Bombe carbone : définition, exemples mondiaux et enjeux

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En 2022, une étude publiée dans la revue Energy Policy a mis un nom sur une réalité que les climatologues documentaient depuis des années : les bombes carbone. Derrière cette expression frappante se cachent des centaines de projets d'extraction de combustibles fossiles dont les émissions cumulées suffiraient à faire voler en éclats les objectifs de l'Accord de Paris.

Définition : qu'est-ce qu'une bombe carbone ?

Une bombe carbone (en anglais carbon bomb) est un projet d'extraction de pétrole, de gaz ou de charbon — en activité ou en développement — dont les émissions potentielles de CO₂ dépassent un milliard de tonnes (une gigatonne) sur sa durée de vie restante. Le terme a été forgé par le chercheur Kjell Kühne et ses collègues dans un article fondateur publié en mai 2022.

L'image de la « bombe » n'est pas anodine : elle exprime l'idée qu'une fois ces projets lancés, les émissions sont quasi irréversibles. Un gisement en exploitation génère des emplois, des infrastructures, des contrats de long terme et des intérêts financiers qui rendent son arrêt politiquement et économiquement très difficile — un phénomène que les économistes appellent le verrouillage carbone (carbon lock-in).

L'inventaire mondial : de 425 à 601 bombes

Le recensement initial de 2022

L'étude de Kühne et al. a identifié 425 bombes carbone réparties dans 48 pays. Si tous ces projets étaient exploités jusqu'à épuisement, leurs émissions cumulées représenteraient environ deux fois le budget carbone mondial compatible avec une limitation du réchauffement à 1,5 °C par rapport à l'ère préindustrielle.

La mise à jour de 2025

En octobre 2025, un consortium d'ONG (Data For Good, Reclaim Finance, Éclaircies, Leave It in the Ground Initiative) a publié un inventaire actualisé sur la plateforme carbonbombs.org. Le bilan est alarmant : 601 bombes carbone sont désormais répertoriées, soit 176 de plus qu'en 2022.

Les 2 944 projets recensés au total représentent un cumul d'émissions potentielles de 1 469 gigatonnes de CO₂. Pour mettre ce chiffre en perspective : le budget carbone restant pour limiter le réchauffement à 1,5 °C est estimé à environ 130 gigatonnes. Celui pour rester sous les 2 °C avoisine les 1 050 gigatonnes. Les bombes carbone identifiées dépassent donc le budget 1,5 °C d'un facteur onze.

Répartition géographique et exemples marquants

Les deux tiers des bombes carbone sont concentrés en Chine, en Russie et dans les régions du Moyen-Orient et de l'Afrique du Nord. Mais aucun continent n'est épargné.

Exemples notables par type de combustible

Charbon — Le charbon concentre 80 % des nouvelles bombes identifiées. La mine de Hongshaquan en Chine, les mines de Hambach et de Garzweiler en Allemagne (exploitées par RWE) ou encore les projets d'expansion en Inde figurent parmi les plus importants.

Pétrole — Le champ de Christina Lake au Canada (sables bitumineux de l'Alberta) et les projets d'exploitation en mer profonde au large du Brésil et du Guyana sont des bombes pétrolières majeures.

Gaz — Le bassin de Montney Play au Canada et les champs gaziers du golfe Persique complètent le tableau. L'expansion du GNL (gaz naturel liquéfié) mondiale ajoute de nouvelles bombes à l'inventaire chaque année.

Le cas TotalEnergies

Le groupe français TotalEnergies est pointé du doigt avec 154 projets d'extraction, dont 30 qualifiés de bombes carbone. Le groupe devance la compagnie nationale chinoise CNPC, l'italien Eni et les britanniques BP et Shell.

Le rôle des banques et des investisseurs

Les bombes carbone ne s'allument pas toutes seules. Selon l'analyse de Reclaim Finance, les 65 plus grandes banques mondiales ont financé les entreprises porteuses de ces projets à hauteur de 1 600 milliards de dollars depuis 2021.

Les principaux financeurs sont les banques américaines JPMorgan Chase, Citibank et Bank of America. Du côté français, la Société Générale a fourni 23,2 milliards de dollars à 56 entreprises (dont TotalEnergies et Eni), tandis que le groupe BPCE a accordé 18,1 milliards de dollars à 33 entreprises.

Ce financement massif illustre un paradoxe structurel : les mêmes institutions qui affichent des engagements « net zero » continuent d'alimenter la machine fossile.

Enjeux climatiques : pourquoi cela compte

Le budget carbone sous pression

Le concept de limites planétaires repose sur l'idée qu'il existe des seuils à ne pas franchir pour maintenir la stabilité du système Terre. Le budget carbone est l'un de ces seuils. Chaque nouvelle bombe carbone mise en exploitation réduit la marge de manoeuvre disponible et rapproche le monde des points de bascule climatique identifiés par la science.

La boucle du verrouillage

Entre 2021 et 2025, près de trente nouvelles bombes carbone ont commencé à fonctionner, alors que seulement douze projets ont été annulés. Le rapport entre ouvertures et fermetures est donc de 2,5 pour 1. Cette dynamique traduit un verrouillage systémique : une fois les investissements engagés, la logique économique pousse à exploiter le gisement jusqu'au bout.

L'enjeu juridique émergent

En juillet 2025, la Cour internationale de justice a évoqué la possibilité d'une responsabilité juridique pour les États qui continuent de soutenir l'extraction fossile malgré les engagements climatiques. Les gouvernements qui accordent de nouvelles licences d'exploitation pourraient, à terme, être tenus pour responsables des dommages climatiques résultants.

Comment « désamorcer » les bombes carbone ?

Trois leviers principaux sont identifiés par les chercheurs et les ONG :

  1. Moratoire sur les nouveaux projets — Ne plus accorder de licences d'extraction pour de nouveaux gisements, conformément à la recommandation de l'Agence internationale de l'énergie (AIE) dans son scénario Net Zero 2050.

  2. Désinvestissement financier — Couper les flux de capitaux vers les entreprises qui développent de nouvelles bombes carbone, en renforçant les politiques d'exclusion des fonds d'investissement et des banques.

  3. Accélération des alternatives — Investir massivement dans les énergies renouvelables, l'efficacité énergétique et la sobriété énergétique pour réduire la demande structurelle de combustibles fossiles.

Sources

Conclusion

Les bombes carbone ne sont pas une métaphore : ce sont des projets concrets, financés, opérationnels ou en cours de développement, dont les émissions cumulées menacent directement les objectifs climatiques mondiaux. Comprendre ce concept, c'est comprendre pourquoi les négociations climatiques peinent à produire des résultats : tant que le robinet fossile reste ouvert, les engagements de réduction d'émissions restent largement théoriques. Le désamorçage de ces bombes est, au sens propre, une question de survie climatique — et il passe autant par les décisions politiques que par les choix financiers.

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