En 2024, la température moyenne mondiale a franchi pour la première fois le seuil de +1,5 °C au-dessus des niveaux préindustriels. Ce franchissement, même temporaire, ravive une question fondamentale des sciences du climat : à partir de quel seuil certains systèmes terrestres basculent-ils de manière irréversible ? Les points de bascule climatiques (tipping points en anglais) désignent précisément ces seuils critiques. Une fois franchis, ils déclenchent des transformations profondes et durables, indépendantes de toute réduction ultérieure des émissions de gaz à effet de serre. Comprendre ces mécanismes est devenu une priorité scientifique et politique.
Définition : qu'est-ce qu'un point de bascule climatique
Le sixième rapport d'évaluation du GIEC (AR6, 2021) définit un point de bascule comme un seuil critique au-delà duquel un système se réorganise, souvent de manière abrupte et irréversible. Le terme a été formalisé dans la littérature scientifique par le climatologue Timothy Lenton dès 2008, puis repris et systématisé dans les travaux du GIEC.
Trois caractéristiques distinguent un point de bascule d'un changement progressif :
- L'irréversibilité : une fois le seuil franchi, le système ne revient pas à son état initial, même si la perturbation cesse. Le retour aux conditions antérieures peut prendre des siècles, voire des millénaires.
- L'effet de seuil : le changement n'est pas proportionnel à la cause. Une faible augmentation de température peut déclencher une transformation massive si elle intervient au voisinage du seuil critique.
- L'auto-renforcement : le basculement active des boucles de rétroaction positives qui amplifient et pérennisent la transformation.
Il faut distinguer le point de bascule (le seuil lui-même) de l'élément de bascule (tipping element), qui désigne le sous-système terrestre susceptible de basculer : calotte glaciaire, forêt tropicale, courant océanique, etc.
Évolution des connaissances scientifiques
Au début des années 2000, le GIEC considérait les points de bascule comme des scénarios extrêmes, probables uniquement au-delà de +4 ou +5 °C de réchauffement global. Cette évaluation a été profondément révisée.
En 2018, une étude de référence publiée dans les Proceedings of the National Academy of Sciences (Steffen et al.) a identifié dix systèmes susceptibles de basculer et a alerté sur la possibilité d'une trajectoire « Terre étuve » (Hothouse Earth) si plusieurs points de bascule étaient franchis simultanément.
Le rapport AR6 du GIEC (2021) a confirmé que certains points de bascule présentent une probabilité significative dès le niveau de réchauffement climatique actuel, soit environ +1,4 °C. Au-delà de +2 °C, la probabilité de franchissement simultané de plusieurs seuils devient élevée.
En 2025, le Global Tipping Points Report, rédigé par 160 scientifiques de 87 institutions dans 23 pays, a élargi l'inventaire à 18 systèmes susceptibles de basculer. Ce rapport, publié à l'approche de la COP30 de Belém, conclut que l'humanité vit dans une « nouvelle réalité » où certains points de bascule sont « dangereusement proches » d'être atteints ou l'ont peut-être déjà été.
Les principaux points de bascule identifiés
Les scientifiques classent les éléments de bascule en trois grandes catégories : la cryosphère (glaces), la biosphère (écosystèmes vivants) et les systèmes de circulation océanique et atmosphérique.
Cryosphère : la fonte irréversible des glaces
Calotte glaciaire du Groenland. Le Groenland contient suffisamment de glace pour élever le niveau des mers de 7,4 mètres. La fonte s'accélère depuis les années 2000 : le point de bascule est estimé entre +1,5 et +2,5 °C de réchauffement global. Une fois enclenché, le processus s'auto-entretient par la diminution de l'altitude de la calotte (l'air est plus chaud en basse altitude), rendant la fonte irréversible à l'échelle de plusieurs millénaires.
Calotte glaciaire de l'Antarctique occidental. Moins médiatisée que le Groenland, la calotte ouest-antarctique est pourtant considérée comme l'un des éléments les plus proches du basculement. Son effondrement complet élèverait le niveau des mers de 3 à 5 mètres. Le mécanisme clé est l'instabilité des glaciers marins (marine ice sheet instability) : l'eau chaude s'infiltre sous la calotte, accélère la fonte par la base et déstabilise progressivement l'ensemble.
Glace de mer arctique. La banquise arctique estivale pourrait disparaître complètement d'ici la décennie 2030-2040. La disparition de la glace de mer déclenche un puissant effet de rétroaction lié à l'albédo : l'océan sombre absorbe davantage de chaleur solaire que la glace blanche, accélérant le réchauffement régional.
Pergélisol. Les sols gelés de l'Arctique stockent environ 1 500 gigatonnes de carbone organique, soit près du double du carbone atmosphérique actuel. Leur dégel libère du CO₂ et du méthane (CH₄), un gaz à effet de serre 80 fois plus puissant que le CO₂ sur 20 ans. Le seuil de bascule se situe entre +1,5 et +2 °C, mais le processus est déjà engagé dans certaines régions de Sibérie et du Canada.
Biosphère : des écosystèmes au bord de la transformation
Forêt amazonienne. L'Amazonie abrite la plus grande forêt tropicale du monde et joue un rôle crucial dans le cycle de l'eau régional et global. La combinaison de la déforestation (environ 17 % de la surface originelle déjà détruite) et du réchauffement climatique menace de transformer une partie significative de la forêt en savane. Le seuil critique est estimé à 20 à 25 % de déforestation cumulée, un niveau dangereusement proche du taux actuel.
Récifs coralliens tropicaux. Les coraux sont parmi les écosystèmes les plus sensibles au réchauffement. Un réchauffement global de +1,5 °C suffirait à provoquer le blanchissement de 70 à 90 % des récifs coralliens tropicaux. À +2 °C, la quasi-totalité disparaîtrait. L'acidification des océans aggrave cette vulnérabilité en fragilisant les squelettes calcaires des coraux.
Forêts boréales. Les forêts de conifères de l'hémisphère nord subissent une augmentation de la fréquence et de l'intensité des incendies, des infestations d'insectes et des épisodes de sécheresse. Au-delà d'un certain seuil de perturbation, ces forêts pourraient se transformer en prairies ou en zones arbustives, libérant d'immenses stocks de carbone.
Circulation océanique et atmosphérique
AMOC (circulation méridienne de retournement atlantique). L'AMOC est le système de courants océaniques qui transporte la chaleur des tropiques vers l'Europe du Nord, contribuant à la douceur du climat européen. L'afflux d'eau douce provenant de la fonte du Groenland dilue la salinité de l'Atlantique Nord, affaiblissant le mécanisme de plongée des eaux denses qui alimente la circulation.
Un ralentissement significatif, voire un effondrement, de l'AMOC provoquerait un refroidissement brutal de l'Europe du Nord, une perturbation des moussons tropicales, une élévation accélérée du niveau des mers sur les côtes atlantiques et une réduction de la capacité de l'océan à absorber le CO₂. Le seuil de basculement reste débattu : une étude suisse-américaine publiée en 2025 a conclu que l'AMOC est restée relativement stable ces six dernières décennies, tandis que d'autres travaux suggèrent un ralentissement déjà mesurable.
Moussons d'Afrique de l'Ouest et d'Inde. Les systèmes de mousson sont sensibles aux modifications de la température de surface des océans et de la couverture végétale. Un basculement pourrait se traduire par des sécheresses prolongées ou, au contraire, des épisodes de précipitations extrêmes, affectant directement la sécurité alimentaire de milliards de personnes.
Effets en cascade : quand les points de bascule interagissent
Le danger majeur des points de bascule réside dans leur capacité à interagir. Le franchissement d'un seuil peut rapprocher d'autres systèmes de leur propre point de bascule, créant un effet domino.
Un exemple concret : la fonte du pergélisol libère du méthane, qui accélère le réchauffement global, ce qui accélère la fonte de la calotte groenlandaise, ce qui injecte de l'eau douce dans l'Atlantique Nord, ce qui affaiblit l'AMOC, ce qui modifie les régimes de précipitation en Amazonie, ce qui rapproche la forêt de son seuil de transformation en savane.
Le Global Tipping Points Report 2025 modélise ces interactions et conclut que le risque de « cascade de bascule » augmente significativement au-delà de +1,5 °C. Les 9 limites planétaires identifiées par le cadre de Stockholm fournissent un autre prisme pour évaluer ces risques systémiques : sept des neuf limites étaient déjà franchies en 2025.
Seuils de température et probabilités
Les scientifiques associent des fourchettes de température à chaque point de bascule. Ces estimations comportent des incertitudes, mais les tendances sont claires.
| Élément de bascule | Seuil estimé | Conséquence majeure | Réversibilité |
|---|---|---|---|
| Calotte du Groenland | +1,5 à +2,5 °C | Hausse du niveau des mers de 7,4 m | Millénaires |
| Antarctique occidental | +1,5 à +3 °C | Hausse du niveau des mers de 3 à 5 m | Millénaires |
| Glace arctique estivale | +1,5 à +2 °C | Accélération du réchauffement arctique | Décennies |
| Pergélisol | +1,5 à +2 °C | Libération massive de CO₂ et CH₄ | Siècles |
| Forêt amazonienne | +2 à +3 °C (+ déforestation) | Transformation en savane | Siècles |
| Récifs coralliens | +1,5 °C | Disparition de 70 à 90 % des récifs | Décennies à siècles |
| AMOC | +1,5 à +4 °C | Refroidissement Europe, perturbation moussons | Siècles |
Le constat est frappant : les seuils de plusieurs éléments de bascule commencent tous entre +1 et +1,5 °C, soit le niveau de réchauffement déjà atteint. Le rapport du GIEC AR6 qualifie de « probable » le franchissement d'au moins un point de bascule majeur si le réchauffement dépasse +2 °C.
Points de bascule positifs : un espoir de transition accélérée
Le concept de point de bascule ne concerne pas uniquement les systèmes naturels en péril. Le Global Tipping Points Report 2025 identifie également des points de bascule positifs dans les systèmes socio-économiques, susceptibles d'accélérer la transition écologique.
Parmi les exemples :
- Énergie solaire : le coût du photovoltaïque a diminué de 99 % depuis 1976. Dans de nombreux pays, le solaire est désormais la source d'électricité la moins chère, déclenchant une adoption exponentielle.
- Véhicules électriques : au-delà d'un certain seuil de pénétration (estimé à 5-10 % du marché), la transition vers l'électrique s'accélère par effets de réseau (bornes de recharge, économies d'échelle, normes).
- Normes sociales : des travaux en sciences sociales montrent que lorsque 25 % d'une population adopte un nouveau comportement, celui-ci peut devenir la norme dominante de manière rapide et irréversible.
Ces dynamiques offrent un contrepoint aux scénarios catastrophiques. Elles suggèrent que des interventions ciblées aux bons leviers pourraient déclencher des transformations positives à grande échelle.
Implications pour la gouvernance climatique
La prise en compte des points de bascule modifie profondément le cadre de réflexion des politiques climatiques. Un réchauffement de +2 °C n'est pas simplement « deux fois pire » que +1 °C : il franchit des seuils qualitatifs qui changent la nature même des risques.
Cela renforce la justification scientifique de l'objectif de l'Accord de Paris (limiter le réchauffement à +1,5 °C, ou bien en dessous de +2 °C) et souligne l'importance d'agir rapidement. Chaque dixième de degré compte, non pas de manière linéaire, mais parce qu'il rapproche ou éloigne de seuils critiques.
Le Global Tipping Points Report recommande notamment de renforcer la surveillance en temps réel des systèmes proches du basculement, d'intégrer les risques de cascade dans les scénarios des assureurs et des institutions financières, et de développer des plans d'adaptation spécifiques aux conséquences irréversibles.
Les points de bascule climatiques rappellent que le système Terre n'est pas une machine linéaire dont on peut ajuster progressivement les paramètres. C'est un ensemble de systèmes interconnectés, capable de réponses brutales et irréversibles. La fenêtre d'action se rétrécit, mais les points de bascule positifs montrent qu'elle n'est pas encore fermée.
Sources
- GIEC AR6 — Rapport du Groupe de travail I (2021) — Définition et évaluation des points de bascule climatiques
- Géoconfluences ENS Lyon — Points de basculement climatique — Glossaire scientifique et synthèse pédagogique
- GoodPlanet — Des points de bascule qui se rapprochent (2025) — Analyse du Global Tipping Points Report 2025



