Sept sur neuf. En septembre 2025, le Planetary Health Check — le premier bilan de santé annuel de la Terre — a confirmé que sept des neuf limites planétaires sont désormais franchies. L'acidification des océans est la dernière à avoir basculé, rejoignant six processus déjà en zone de danger. Deux limites seulement restent dans l'espace sûr : la couche d'ozone et la charge en aérosols. Voici ce que ce cadre scientifique signifie, pourquoi il est devenu incontournable dans le débat environnemental, et ce que les chiffres actuels révèlent de l'état réel de notre planète.
En résumé : Les limites planétaires, conceptualisées en 2009 par Johan Rockström et une équipe de 28 scientifiques, définissent neuf processus biophysiques qui régulent la stabilité du système Terre. Tant que l'humanité reste dans les seuils fixés pour chacun, la planète conserve des conditions favorables à la vie telle que nous la connaissons. En 2025, sept de ces neuf seuils sont dépassés, et tous montrent des tendances à l'aggravation (Planetary Health Check 2025, Stockholm Resilience Centre / PIK). Seules la couche d'ozone stratosphérique et la concentration en aérosols atmosphériques restent en zone sûre.
D'où vient le concept de limites planétaires ?
L'article fondateur de 2009
En 2009, le climatologue suédois Johan Rockström, alors directeur du Stockholm Resilience Centre, publie avec 28 co-auteurs un article dans la revue Nature intitulé A safe operating space for humanity. L'idée centrale : identifier les processus biophysiques fondamentaux qui maintiennent la Terre dans un état stable — celui de l'Holocène, la période géologique tempérée des 11 700 dernières années — et fixer pour chacun un seuil quantitatif à ne pas dépasser.
Le terme anglais est planetary boundaries. En français, on parle de limites planétaires ou, plus rarement, de frontières planétaires. Le concept ne prétend pas à une précision chirurgicale : les seuils sont des ordres de grandeur fondés sur les meilleures connaissances disponibles, pas des lignes rouges absolues. Mais ils dessinent un espace opérationnel sûr (safe operating space) à l'intérieur duquel l'humanité peut se développer sans compromettre les fonctions vitales de la planète.
Les mises à jour successives
Le cadre a été révisé trois fois depuis 2009 :
| Année | Publication | Avancée principale |
| 2009 | Rockström et al., Nature | Cadre initial : 9 limites, 3 déjà franchies |
| 2015 | Steffen et al., Science | Mise à jour quantitative : 4 limites franchies, ajout de sous-indicateurs |
| 2023 | Richardson et al., Science Advances | Quantification complète des 9 limites : 6 franchies |
| 2025 | Planetary Health Check (PIK / SRC) | 7 limites franchies, acidification des océans ajoutée |
En l'espace de huit ans (2015-2023), le nombre de limites dépassées est passé de quatre à six. La septième a basculé en 2025. La trajectoire est univoque : l'espace opérationnel sûr se réduit, pas l'inverse.
Les 9 limites planétaires expliquées
Vue d'ensemble
Chaque limite correspond à un processus biophysique dont la stabilité conditionne l'habitabilité de la Terre. Pour chacune, les scientifiques ont défini une variable de contrôle (ce qu'on mesure), un seuil de la limite (la frontière de l'espace sûr) et une zone d'incertitude (au-delà de la limite, le risque augmente progressivement avant d'atteindre un point de non-retour potentiel).
| # | Limite planétaire | Variable de contrôle | Seuil de la limite | Valeur actuelle (2025) | Statut |
| 1 | Changement climatique | Concentration de CO2 | 350 ppm | 423-426 ppm | Franchie |
| 2 | Intégrité de la biosphère | Taux d'extinction ; HANPP | Moins de 10 E/MSY ; moins de 10 % | Plus de 100 E/MSY ; 30 % | Franchie |
| 3 | Changement d'usage des sols | Superficie forestière | 75 % des forêts originelles | 60 % restants | Franchie |
| 4 | Utilisation d'eau douce | Prélèvement eau bleue | 12,9 % des flux | 22,6 % | Franchie |
| 5 | Cycles biogéochimiques (N et P) | Flux d'azote et phosphore | 62 Tg N/an ; 11 Tg P/an | 190 Tg N/an ; 22 Tg P/an | Franchie |
| 6 | Entités nouvelles | Charge chimique globale | Non quantifié précisément | En augmentation continue | Franchie |
| 7 | Acidification des océans | Saturation en aragonite (Omega) | 2,86 (80 % de la valeur préindustrielle) | En dessous du seuil | Franchie |
| 8 | Appauvrissement de la couche d'ozone | Concentration en ozone | Réduction inférieure à 5 % vs préindustriel | Stable, en cours de reconstitution | Non franchie |
| 9 | Charge en aérosols atmosphériques | Profondeur optique des aérosols | Variable régionalement | Sous le seuil global | Non franchie |
Sources : Richardson et al. (2023), Science Advances ; Planetary Health Check 2025, PIK / Stockholm Resilience Centre.
Limite 1 — Changement climatique
Variable de contrôle : concentration atmosphérique de CO2 (en parties par million, ppm) et forçage radiatif anthropique (en watts par mètre carré, W/m²).
Seuil : 350 ppm de CO2 et +1,0 W/m² de forçage radiatif.
Valeur actuelle : 423-426 ppm de CO2 en 2025. Le forçage radiatif total atteint +2,97 W/m² — soit près du double du seuil fixé (Planetary Health Check 2025). La température moyenne mondiale a dépassé +1,5 °C par rapport à l'ère préindustrielle sur plusieurs mois consécutifs en 2024-2025.
C'est la limite la plus médiatisée. Le dépassement du seuil de 350 ppm date de la fin des années 1980. Malgré les engagements internationaux (Accord de Paris, 2015), la concentration de CO2 continue d'augmenter chaque année.
Limite 2 — Intégrité de la biosphère
Variables de contrôle : taux d'extinction des espèces (E/MSY, extinctions par million d'espèces par an) et HANPP (Human Appropriation of Net Primary Production, part de la production primaire nette captée par l'humanité).
Seuils : moins de 10 E/MSY pour le taux d'extinction ; moins de 10 % pour la HANPP.
Valeur actuelle : le taux d'extinction dépasse 100 E/MSY — soit dix fois la limite. La HANPP atteint 30 %, trois fois le seuil (Planetary Health Check 2025). En France, 26 % des espèces évaluées sont considérées comme éteintes ou menacées selon l'UICN et le MNHN.
C'est la limite la plus gravement dépassée. Le déclin de la biodiversité ne concerne pas uniquement les espèces emblématiques : il touche les populations d'insectes, les sols vivants, les communautés microbiennes — l'ensemble du tissu fonctionnel des écosystèmes.
Limite 3 — Changement d'usage des sols
Variable de contrôle : superficie de forêts restante par rapport au couvert forestier originel.
Seuil : maintenir au moins 75 % du couvert forestier originel.
Valeur actuelle : environ 60 % du couvert forestier originel subsiste, avec des disparités considérables selon les biomes. Les forêts tropicales et les prairies tempérées sont les plus touchées. La déforestation en Amazonie a reculé en 2023-2024 au Brésil (grâce aux politiques de Lula), mais elle s'est accélérée dans d'autres régions (Colombie, République démocratique du Congo, Asie du Sud-Est).
Limite 4 — Utilisation d'eau douce
Variable de contrôle : prélèvement d'eau bleue (eau de surface et souterraine) en pourcentage des flux disponibles.
Seuil : 12,9 % des flux d'eau douce.
Valeur actuelle : 22,6 % — presque le double du seuil. La mise à jour de 2023 a ajouté une composante « eau verte » (humidité des sols, crucial pour la végétation), elle aussi en dépassement dans de nombreuses régions. Les sécheresses à répétition en Méditerranée, en Afrique de l'Est et en Asie centrale illustrent la pression croissante sur la ressource.
Limite 5 — Cycles biogéochimiques (azote et phosphore)
Variables de contrôle : flux d'azote réactif (Tg N/an) et de phosphore (Tg P/an) vers les milieux.
Seuils : 62 Tg N/an pour l'azote ; 11 Tg P/an pour le phosphore.
Valeur actuelle : environ 190 Tg N/an pour l'azote (trois fois le seuil) et 22 Tg P/an pour le phosphore (deux fois le seuil). L'agriculture intensive est la cause principale : les engrais azotés et phosphatés, appliqués massivement depuis les années 1950, polluent les nappes phréatiques, provoquent l'eutrophisation des lacs et rivières, et créent des « zones mortes » en mer (plus de 700 identifiées dans le monde). Ce dépassement est directement lié au cycle du carbone perturbé par les activités humaines.
Limite 6 — Entités nouvelles (pollution chimique)
Variable de contrôle : charge globale en substances chimiques de synthèse (pesticides, plastiques, perturbateurs endocriniens, PFAS, métaux lourds, résidus pharmaceutiques, etc.).
Seuil : pas de valeur numérique unique établie. Le dépassement a été déclaré en 2022 par Persson et al. dans Environmental Science & Technology, sur la base du constat que le rythme de production et de dispersion de ces substances dépasse la capacité de la science à en évaluer les risques.
Valeur actuelle : plus de 350 000 substances chimiques commercialisées dans le monde. La production de plastique dépasse 400 millions de tonnes par an. Les PFAS — surnommés « polluants éternels » — contaminent les sols, les eaux et les organismes vivants de façon quasi universelle. La France a adopté en février 2025 une loi visant à restreindre certains usages des PFAS, mais le problème reste systémique et mondial.
Limite 7 — Acidification des océans
Variable de contrôle : état de saturation en aragonite (Omega, noté Ω) des eaux de surface.
Seuil : Ω = 2,86, soit 80 % de la valeur préindustrielle de 3,57.
Valeur actuelle : le seuil a été franchi en 2025 selon le Planetary Health Check. Depuis le début de l'ère industrielle, le pH des océans de surface a diminué d'environ 0,1 unité — ce qui correspond à une augmentation de 30 à 40 % de l'acidité. Cette baisse, apparemment modeste, menace les organismes calcificateurs (coraux, mollusques, certains planctons) qui constituent la base de chaînes alimentaires marines entières.
C'est la dernière limite à avoir basculé. L'acidification est directement liée aux émissions de CO2 : les océans absorbent environ 25 % du CO2 atmosphérique, ce qui les rend progressivement plus acides.
Limite 8 — Appauvrissement de la couche d'ozone (non franchie)
Variable de contrôle : concentration d'ozone stratosphérique (en unités Dobson, DU).
Seuil : réduction inférieure à 5 % par rapport au niveau préindustriel de 290 DU.
Valeur actuelle : la couche d'ozone est en cours de reconstitution, grâce au Protocole de Montréal (1987) qui a interdit les substances appauvrissant la couche d'ozone (CFC, HCFC). Le « trou » au-dessus de l'Antarctique se referme lentement. Selon l'OMM et le PNUE, la couche d'ozone devrait retrouver ses niveaux de 1980 d'ici 2066 au-dessus de l'Antarctique, et plus tôt ailleurs.
C'est la preuve que la coopération internationale peut fonctionner quand la volonté politique existe. Le Protocole de Montréal est considéré comme le traité environnemental le plus réussi de l'histoire.
Limite 9 — Charge en aérosols atmosphériques (non franchie)
Variable de contrôle : profondeur optique des aérosols (AOD), mesurée par satellite.
Seuil : variable selon les régions. Pas de seuil global unique établi.
Valeur actuelle : globalement sous le seuil, mais avec des dépassements régionaux importants (Asie du Sud, Afrique subsaharienne lors de la saison des feux). Les aérosols (suie, sulfates, poussières) affectent la formation des nuages et les régimes de précipitation, avec des conséquences majeures sur les moussons et l'agriculture.
Ce que les limites planétaires ne disent pas
Le cadre de Rockström est puissant, mais il a ses limites (sic). Quelques précisions nécessaires :
- Ce ne sont pas des seuils de catastrophe immédiate. Franchir une limite ne provoque pas un effondrement instantané. Cela signifie que le risque de basculer vers un état de la Terre radicalement différent — et inhospitalier — augmente significativement.
- Les limites interagissent entre elles. Le changement climatique aggrave la perte de biodiversité, qui fragilise les puits de carbone, qui accélère le changement climatique. Ces rétroactions rendent la situation plus dangereuse que ne le suggère l'analyse limite par limite.
- Le cadre est global, pas local. Une limite non franchie au niveau mondial peut l'être dans certaines régions (les aérosols en Inde, par exemple). Inversement, des efforts locaux ne suffisent pas si les processus globaux continuent de se dégrader.
- Les seuils sont révisables. Ils sont fondés sur l'état des connaissances à un instant donné. La mise à jour de 2023 a par exemple ajouté l'eau verte et révisé les indicateurs de la biosphère. La science progresse, les seuils s'affinent.
Où en est la France ?
Le Service des données et études statistiques du ministère de la Transition écologique (SDES) a publié en 2023 un rapport intitulé La France face aux neuf limites planétaires. Les constats sont nuancés :
- Changement climatique : les émissions françaises ont baissé de 31 % depuis 1990, mais la France représente encore environ 2,3 % des émissions cumulées de CO2 depuis 1850. La trajectoire de neutralité carbone en 2050 nécessite des efforts bien supérieurs à ceux engagés. Pour mieux comprendre ce phénomène, consultez notre fiche sur l'effet de serre.
- Biodiversité : la France abrite 10 % de la biodiversité mondiale (grâce à l'outre-mer), mais les populations d'oiseaux communs ont diminué de 25 % en 30 ans en métropole (MNHN, 2023). La mise en oeuvre de la Stratégie nationale biodiversité 2030 reste un défi.
- Cycles biogéochimiques : la France est le premier consommateur d'engrais azotés en Europe. Le plan Écophyto, relancé en 2023, peine à atteindre ses objectifs de réduction des pesticides.
- Eau douce : les sécheresses de 2022 et 2023 ont mis en lumière la fragilité de la gestion de l'eau en France métropolitaine. Des tensions sur la ressource sont désormais structurelles dans le sud du pays.
Peut-on revenir dans l'espace sûr ?
Le Planetary Health Check 2025 est clair sur un point : la fenêtre pour revenir dans l'espace opérationnel sûr reste ouverte, mais elle se referme rapidement. La planète se situe désormais dans la partie haute de la « zone de danger », à la frontière de la « zone à haut risque » où des points de basculement catastrophiques (effondrement des calottes glaciaires, disparition de la forêt amazonienne, arrêt de la circulation thermohaline) deviennent probables.
Quelques signaux positifs existent :
- La couche d'ozone prouve que la coopération internationale peut inverser une tendance. Le Protocole de Montréal a fonctionné.
- La déforestation en Amazonie brésilienne a reculé de 50 % entre 2022 et 2024, grâce à une politique active de répression et de restauration.
- Les énergies renouvelables connaissent une croissance exponentielle : la capacité solaire mondiale a doublé entre 2022 et 2024 (AIE).
Mais ces progrès restent largement insuffisants face à l'ampleur des dépassements. Le défi n'est pas seulement technique : il est politique, économique et social. Comme le résume Johan Rockström dans une interview à Futura Sciences : « L'échec n'est pas inévitable — c'est un choix. »
FAQ
Combien de limites planétaires sont franchies en 2025 ?
Sept sur neuf. Les limites franchies sont : le changement climatique, l'intégrité de la biosphère, les changements d'usage des sols, l'utilisation d'eau douce, les cycles biogéochimiques (azote et phosphore), les entités nouvelles (pollution chimique) et l'acidification des océans. Seules la couche d'ozone et la charge en aérosols restent en zone sûre.
Que se passe-t-il quand une limite planétaire est franchie ?
Le franchissement d'une limite ne provoque pas un effondrement immédiat, mais il augmente significativement le risque de basculer vers un état planétaire radicalement différent et potentiellement inhospitalier pour l'humanité. Les limites interagissent entre elles : le dépassement de l'une aggrave souvent les autres.
Qui a inventé le concept de limites planétaires ?
Le cadre des limites planétaires a été proposé en 2009 par le climatologue suédois Johan Rockström (Stockholm Resilience Centre) et 28 co-auteurs, dans un article publié dans la revue Nature. Il a depuis été mis à jour en 2015, 2023 et 2025.
L'acidification des océans est-elle une nouvelle limite planétaire ?
Non, l'acidification des océans fait partie des neuf limites définies depuis 2009. En revanche, c'est en 2025 que son seuil a été officiellement déclaré franchi, selon le Planetary Health Check publié par le Potsdam Institute for Climate Impact Research (PIK) et le Stockholm Resilience Centre. L'absorption par les océans d'environ 25 % du CO2 atmosphérique est à l'origine de cette acidification progressive.
Peut-on revenir dans l'espace opérationnel sûr ?
Oui, en théorie. La reconstitution de la couche d'ozone (grâce au Protocole de Montréal de 1987) prouve que c'est possible. Mais pour les autres limites, cela nécessite des transformations profondes des systèmes alimentaires, énergétiques, industriels et économiques. Le Planetary Health Check 2025 note que la fenêtre d'action reste ouverte, mais se referme rapidement.
Pour aller plus loin
- Richardson, K. et al. (2023), Earth beyond six of nine planetary boundaries, Science Advances
- Rockström, J. et al. (2009), A safe operating space for humanity, Nature
- Steffen, W. et al. (2015), Planetary boundaries: Guiding human development on a changing planet, Science
Sources
- Stockholm Resilience Centre / PIK, Planetary Health Check 2025, septembre 2025 — stockholmresilience.org
- Richardson, K. et al. (2023), Earth beyond six of nine planetary boundaries, Science Advances — science.org
- Commission européenne, Ocean acidification: Seventh planetary boundary now crossed, octobre 2025 — environment.ec.europa.eu
- SDES, La France face aux neuf limites planétaires, 2023 — statistiques.developpement-durable.gouv.fr
- notre-environnement.gouv.fr, Limites planétaires, 2024 — notre-environnement.gouv.fr
- Rockström, J. et al. (2009), A safe operating space for humanity, Nature, vol. 461, p. 472-475
- Futura Sciences, interview Johan Rockström, 2025 — futura-sciences.com




