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Trame noire : pourquoi nos villes doivent réapprendre l'obscurité

Par Philippe D.

8 min de lecture
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30 % des vertébrés et 65 % des invertébrés vivent en partie ou exclusivement la nuit. Pourtant, jusqu'à une période récente, les politiques de biodiversité en France ignoraient presque totalement cette dimension nocturne du vivant. La trame verte et bleue, créée par la loi Grenelle II de 2010, protégeait les corridors écologiques terrestres et aquatiques, mais restait muette sur un paramètre décisif : le niveau d'obscurité. C'est précisément le vide que vient combler la trame noire, un concept d'abord scientifique qui s'impose progressivement dans les documents d'urbanisme français.

Qu'est-ce que la trame noire ? Définition précise#

La trame noire désigne un réseau de continuités écologiques nocturnes, constitué de réservoirs de biodiversité et de corridors où l'obscurité naturelle est préservée à un niveau suffisant pour les espèces qui en dépendent. Elle est, selon la définition adoptée par l'OFB et le Cerema, le « pendant nocturne » de la trame verte et bleue.

Une définition ancrée dans la physique de la lumière#

La trame noire ne repose pas sur l'absence totale de lumière, mais sur des seuils mesurables de luminance. Les études scientifiques identifient des niveaux d'éclairement nocturel à ne pas dépasser selon les espèces et les milieux : les chauves-souris rupicoles fuient les zones dont l'éclairement dépasse 0,1 lux, les amphibiens sont perturbés dès 0,3 lux, les oiseaux migrateurs à des niveaux encore plus faibles.

Ce cadre mesurable distingue la trame noire d'un simple appel à « éteindre les lumières » : elle implique une cartographie rigoureuse des niveaux lumineux existants, l'identification des zones sensibles pour la faune nocturne, et la définition d'objectifs chiffrés de réduction d'éclairement.

Le fondement législatif : la loi de 2016#

La loi pour la reconquête de la biodiversité, de la nature et des paysages d'août 2016 a modifié l'article L371-1 du Code de l'environnement. La trame verte et bleue doit désormais « tenir compte de la gestion de la lumière artificielle la nuit ». Cette formulation, sobrement technique, constitue néanmoins la base légale qui permet aux collectivités d'intégrer des objectifs d'obscurité dans leurs documents d'urbanisme.

La continuité écologique prend ainsi une dimension temporelle : il ne s''agit plus seulement de maintenir des passages entre les habitats, mais d'assurer que ces passages sont fonctionnels la nuit, c''est-à-dire dans l'obscurité que les espèces nocturnes requièrent.

Pourquoi la trame noire est nécessaire : l'argument écologique#

La biodiversité nocturne : un patrimoine invisible mais vital#

Les espèces nocturnes forment une proportion considérable de la biodiversité. Parmi les mammifères, les chauves-souris (34 espèces en France, toutes protégées) sont entièrement nocturnes. Parmi les insectes, les papillons de nuit (Lépidoptères hétérocères) représentent 160 fois plus d'espèces que les papillons diurnes. Les amphibiens, essentiellement crépusculaires et nocturnes, jouent un rôle pivot dans les zones humides en régulant les populations d'insectes et en servant de proies pour les prédateurs supérieurs.

La pollution lumineuse crée une forme de fragmentation des habitats propre aux espèces nocturnes : les zones éclairées constituent des barrières que ces espèces évitent, isolant les populations les unes des autres. Cette fragmentation s''ajoute aux autres pressions (destruction des habitats, pesticides, artificialisation des sols) pour constituer une menace cumulée sur des espèces déjà vulnérables. Le lien avec la structure des écosystèmes est direct : la disparition des espèces nocturnes déstabilise les chaînes trophiques nocturnes.

L''économie d'énergie comme argument complémentaire#

La trame noire présente un avantage pratique qui facilite son acceptation politique : elle est alignée avec les objectifs d'économies d'énergie. L''éclairage public représente environ 40 % de la consommation électrique des collectivités locales. Réduire l'éclairage dans les zones identifiées comme corridors nocturnes permet simultanément de préserver la faune et de réduire la facture énergétique.

Cet alignement d'intérêts est rare dans les politiques environnementales, où la protection de la biodiversité est souvent perçue comme un coût. La trame noire constitue, dans ce sens, un cas d'école de co-bénéfice économie-écologie.

Intégration dans les documents d'urbanisme : PLU, SCOT, SRADDET#

Les leviers réglementaires disponibles#

L''intégration de la trame noire dans les documents d'urbanisme repose sur plusieurs outils complémentaires. Dans les Schémas régionaux d'aménagement, de développement durable et d'égalité des territoires (SRADDET), les régions peuvent inscrire des objectifs de réduction de la pollution lumineuse et identifier des zones de préservation de l'obscurité.

Dans les Schémas de cohérence territoriale (SCOT), les intercommunalités peuvent définir des « secteurs à protéger » pour leurs caractéristiques nocturnes, en complément des corridors écologiques habituels. Dans les Plans locaux d'urbanisme (PLU et PLUi), les orientations d'aménagement et de programmation (OAP) peuvent imposer des prescriptions sur les équipements d'éclairage : luminaires à faible émission vers le ciel, températures de couleur inférieures à 3000 K (lumière chaude, moins perturbatrice pour la faune), extinction nocturne entre 22h et 6h.

Les Règlements locaux de publicité (RLP) offrent également des leviers pour limiter les enseignes lumineuses en bordure des corridors identifiés. L''Agence normande de la biodiversité et du développement durable (ANBDD) a publié en 2024 un guide opérationnel sur l'intégration de la trame noire dans les PLU et les RLP.

Les outils de cartographie#

La mise en œuvre d'une trame noire commence par une cartographie des niveaux lumineux nocturnes. Deux approches sont utilisées : les mesures au sol (photométres, capteurs SQM) et les données satellitaires (programme VIIRS de la NOAA). Le Cerema a développé des méthodologies spécifiques pour croiser ces données lumineuses avec les cartographies d'habitats et de présence d'espèces.

Cette cartographie permet d'identifier les « réservoirs d'obscurité » (espaces naturels encore peu éclairés, essentiellement parcs naturels régionaux, forêts peu habitées, marais) et les corridors potentiels reliant ces réservoirs à travers les espaces périurbains et ruraux.

Les territoires pionniers en France#

Nantes Métropole et le Cerema : une méthodologie reproductible#

Le Cerema a collaboré avec Nantes Métropole pour développer une méthodologie d'identification d'une trame noire à l'échelle de la métropole, intégrant la relation entre niveaux lumineux et distribution des espèces nocturnes (principalement les chiroptères). Cette démarche, publiée en 2023, est conçue comme un modèle reproductible pour d'autres agglomérations.

L''enjeu nantais est caractéristique des métropoles françaises : une ceinture périurbaine où l'éclairage s''est développé de manière hétérogène, avec des zones de nature enclavées entre des axes routiers et des zones d'activité éclairés en permanence.

Lille Métropole : les chiroptères comme boussole#

La Métropole Européenne de Lille a constitué un groupe pluridisciplinaire pour définir une trame noire à partir de la distribution des chauves-souris. Le choix des chiroptères comme espèce indicatrice est pertinent : ces mammifères, très sensibles à l'éclairage, sont présents partout en ville (ils chassent dans les parcs et jardins), bien documentés par les associations naturalistes, et leur présence ou absence dans un corridor constitue un indicateur fiable de la qualité écologique nocturne.

Les 50 territoires de l'OFB et du Cerema en 2025#

En 2025, l'OFB (Office français de la biodiversité) et le Cerema accompagnent 50 territoires dans l'élaboration de leur trame noire, à des échelles très variées : communes rurales (Thionville), grandes agglomérations (Poitiers), parcs nationaux (Pyrénées), groupements de parcs naturels régionaux (Massif central). Cette diversité d'échelles est instructive : la trame noire n''est pas un outil réservé aux grandes villes, elle peut être déclinée à l'échelle communale.

Les obstacles à surmonter#

La gouvernance de l'éclairage : un casse-tête institutionnel#

L''éclairage public est une compétence communale, mais les voies nationales sont éclairées par les services de l'État, les routes départementales par les conseils départementaux, les zones d'activités économiques par les intercommunalités, et les enseignes commerciales relèvent d'une réglementation nationale appliquée par les préfets. Cette fragmentation de la gouvernance complique la mise en cohérence d'une trame noire à l'échelle d'un territoire.

L''acceptabilité sociale : la sécurité perçue#

La principale résistance à la réduction de l'éclairage public est d'ordre psychologique : les habitants associent la lumière à la sécurité. Cette perception, si elle est compréhensible, est partiellement infirmée par les études criminologiques, qui montrent que le lien entre éclairage public et sécurité est moins direct qu''intuitivement perçu. Les expériences d'extinction nocturne menées dans des centaines de communes françaises n''ont pas provoqué de hausse de la délinquance. La communication sur ce sujet reste néanmoins un défi politique pour les élus locaux.

La trame noire représente une évolution profonde de la façon dont nous pensons les politiques de biodiversité : en intégrant la dimension temporelle (le cycle jour-nuit) aux dimensions spatiales (les corridors terrestres, aquatiques), elle propose une vision complète des conditions de vie des espèces. Son déploiement progressif dans les documents d'urbanisme français constitue une avancée méthodologique réelle, même si sa mise en œuvre se heurte encore aux inerties institutionnelles et aux résistances sociales.


Sources#

PD

Philippe D.

Ingénieur & vulgarisateur technique

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