En 2006, le groupe de référence mondial pour la classification des sols (World Reference Base for Soil Resources) a ajouté une catégorie que personne n'attendait : le Technosol. Un sol dont les propriétés et la formation sont dominées par l'activité humaine. Pas un sol dégradé. Pas un sol pollué. Un sol fabriqué, intentionnellement ou non, à partir de matériaux d'origine technique. Des gravats, des boues industrielles, des composts urbains, des cendres, des géomembranes. Le terme a été perçu par une partie de la communauté pédologique comme une provocation. Reconnaître qu'un sol pouvait être « construit » revenait à admettre que la frontière entre nature et artefact, dans les couches superficielles de la Terre, n'existait plus vraiment.
Vingt ans plus tard, le technosol n'est plus une curiosité taxonomique. C'est un outil opérationnel de restauration écologique, au croisement de la gestion des déchets, de l'urbanisme et de la science des sols. L'INRAE en a fait un axe de recherche structurant. L'Union européenne, avec son règlement sur la santé des sols dont le processus législatif a abouti en 2025, lui donne un cadre réglementaire. Voici comment on en est arrivé là.
1998-2006 : la reconnaissance scientifique#
Les sols que la pédologie refusait de voir#
Avant 2006, les sols d'origine humaine n'avaient pas de case dans les grandes classifications internationales. Les remblais, les terrains de friche industrielle, les sols de décharge stabilisée : tout cela était classé par défaut, souvent sous des catégories fourre-tout comme « Anthrosol » (sol modifié par l'agriculture) ou « Regosol » (sol peu développé). Le problème, c'est que ces catégories ne décrivaient pas correctement les propriétés de ces matériaux. Un sol de friche sidérurgique ne se comporte pas comme un sol agricole labouré depuis mille ans.
La communauté internationale de science du sol (IUSS) a progressivement admis qu'il fallait un groupe de référence spécifique. En 2006, la mise à jour de la WRB (World Reference Base for Soil Resources) a officiellement créé le groupe Technosol, défini par la présence dominante d'artefacts (matériaux d'origine humaine) ou de couches artificielles imperméables dans les 100 premiers centimètres du profil.
Ce que recouvre le terme#
Un Technosol, au sens strict de la WRB, est un sol contenant au moins 20 % d'artefacts (en volume) dans les 100 cm supérieurs, ou recouvert par une surface technicisée dure (asphalte, béton, géomembrane). La définition couvre donc :
- Les sols de décharge (matériaux enfouis, stabilisés ou non)
- Les sols de friches industrielles (scories, mâchefers, résidus miniers)
- Les sols construits intentionnellement à partir de mélanges de déchets et de substrats
- Les sols sous revêtements imperméables (parkings, infrastructures)
C'est la troisième catégorie qui nous intéresse ici : les technosols construits, fabriqués volontairement pour remplir des fonctions écologiques précises.
2011-2016 : le programme SITERRE et la preuve de concept#
Fabriquer un sol fertile à partir de déchets#
En 2011, l'INRAE (alors INRA) lance le programme national SITERRE, consacré à la construction de sols à partir de déchets urbains pour le verdissement des villes. L'idée est simple dans son principe : au lieu d'importer de la terre végétale (ressource limitée, coûteuse, souvent prélevée sur des terres agricoles), pourquoi ne pas reconstituer des sols fonctionnels à partir de matériaux disponibles localement, c'est-à-dire les déchets que les villes produisent en masse ?
Le programme a identifié et testé des dizaines de combinaisons de matériaux :
- Compost de déchets verts : apport de matière organique et de micro-organismes
- Boues de papeterie : structure fibreuse, rétention d'eau
- Béton concassé : drainage, apport calcique, squelette granulaire
- Terres excavées : matrice minérale de base
- Sédiments de dragage : fraction fine, nutriments
Le résultat, après six ans de tests en conditions réelles, a été documenté dans la revue VertigO : les technosols construits à partir de ces mélanges développent une activité biologique mesurable (colonisation par la macrofaune, développement racinaire) en quelques années. Pas en quelques siècles, comme la pédogenèse naturelle le laisserait supposer. Quelques années.
Les limites identifiées#
SITERRE a aussi mis en évidence des problèmes concrets. Certains composts urbains, utilisés seuls ou en proportion trop élevée, provoquent des mortalités végétales (phytotoxicité). La qualité des matériaux entrants est critique : un sol construit avec des déchets mal caractérisés peut concentrer des métaux lourds ou des polluants organiques. Le programme a donc abouti à des recettes (ratios de mélange, seuils de contaminants, protocoles de maturation) plutôt qu'à un produit unique.
(J'ai longtemps trouvé curieux que les pédologues parlent de « recettes de sol » comme on parlerait de recettes de cuisine. Mais c'est exactement ce dont il s'agit : des proportions, des temps de repos, des ingrédients qu'il faut doser. On fabrique un sol comme on fabrique un fromage, avec le même respect pour la biologie et les mêmes catastrophes quand on se trompe de proportions.)
2016-2024 : de la recherche aux applications urbaines#
Les chantiers pilotes en Île-de-France#
Après SITERRE, plusieurs collectivités ont lancé des expérimentations grandeur nature. Les plus documentées sont celles de la métropole du Grand Paris, portées par le Lab3S (Laboratoire Sol, Société, Science) et l'université Paris-Est Créteil. Sur le territoire d'Est Ensemble, des technosols construits à partir de déchets franciliens (terres excavées du Grand Paris Express, composts, béton recyclé) ont été installés pour créer des espaces verts sur des sites anciennement imperméabilisés.
Les retours publiés sur ces chantiers pilotes indiquent :
- Une colonisation racinaire comparable à celle des sols naturels pour les espèces plantées
- Une activité lombricienne mesurable dès la troisième année
- Un taux de rétention d'eau supérieur aux sols importés classiques (effet des boues de papeterie)
- Un coût de production inférieur de 30 à 40 % par rapport à l'importation de terre végétale
L'intérêt pour les villes#
Pour les collectivités, l'avantage est double. D'une part, cela réduit le volume de déchets à enfouir ou incinérer (les terres excavées représentent le premier flux de déchets en France métropolitaine, avec plus de 100 millions de tonnes par an selon les données du secteur BTP). D'autre part, cela fournit un substrat local pour le verdissement urbain sans piller les sols agricoles périurbains.
C'est fondamentalement une application d'économie circulaire appliquée à la pédologie. Et c'est probablement le seul cas où le terme « urban mining » (exploitation minière urbaine) s'applique littéralement au sol lui-même.
2024-2026 : le cadre réglementaire européen#
La directive sur la santé des sols#
En juillet 2023, la Commission européenne a proposé un règlement sur la surveillance des sols (Soil Monitoring Law). Le Parlement européen a adopté sa position en avril 2024, le Conseil a suivi en juin 2024, et un accord provisoire a été trouvé en avril 2025. Ce texte impose aux États membres de cartographier, surveiller et restaurer leurs sols dégradés.
Pour les technosols, cette directive change la donne sur trois points :
- Reconnaissance juridique : les sols construits à partir de déchets peuvent être qualifiés de « sols restaurés » au sens du texte, à condition de respecter des seuils de contaminants et de démontrer une fonctionnalité écologique
- Obligation de surveillance : tout technosol construit devra faire l'objet d'un suivi pédologique (teneur en matière organique, biodiversité du sol, capacité de rétention d'eau) pendant au moins dix ans
- Financement : le règlement ouvre la voie à des financements européens pour les projets de restauration écologique utilisant des technosols, via les fonds LIFE et le cadre du Green Deal
Ce qui manque encore#
Le texte européen est un cadre. Il ne fournit pas de normes techniques harmonisées sur la composition des technosols construits. Chaque État membre devra définir ses propres seuils de contaminants, ses protocoles de validation, ses filières de traitement des matériaux entrants. En France, l'ADEME et l'INRAE travaillent sur un référentiel national, mais rien n'est publié à ce jour (mars 2026). C'est là que ça coince : sans référentiel partagé, chaque collectivité qui veut construire un technosol doit refaire l'exercice de caractérisation de zéro.
Honnêtement, j'ai moins de certitudes sur le calendrier réaliste d'application que sur le principe. Le texte européen donne cinq ans aux États membres pour transposer. Les premiers projets encadrés par ce nouveau régime ne verront pas le jour avant 2028 au mieux.
Ce que signifie le technosol pour la gestion des sols#
La pédogenèse naturelle (la formation d'un sol fonctionnel à partir de la roche mère) prend entre 200 et 1 000 ans selon les conditions climatiques. Un centimètre de sol productif, c'est un siècle de travail biologique et géochimique. Quand on imperméabilise un hectare, on détruit un capital qui ne se reconstitue pas à l'échelle d'une vie humaine. C'est pour cette raison que l'objectif Zéro Artificialisation Nette a un sens : chaque mètre carré de sol fonctionnel perdu est irremplaçable par les voies naturelles.
Le technosol construit ne résout pas ce problème. Un sol fabriqué en trois ans à partir de compost et de béton concassé n'a pas la complexité d'un sol forestier vieux de huit siècles. Mais il remplit des fonctions mesurables : support de végétation, infiltration des eaux pluviales, stockage de carbone organique, habitat pour la faune du sol. Pour les surfaces déjà artificialisées, où le sol naturel a été détruit depuis longtemps, c'est la seule option de restauration réaliste.
Trois éléments sont à retenir. Le premier : le technosol n'est pas un substitut au sol naturel, c'est un outil de réparation pour les zones déjà dégradées. Le second : la qualité du produit fini dépend entièrement de la rigueur du processus (caractérisation des intrants, dosage, maturation, suivi). Le troisième : le cadre réglementaire existe désormais, mais les normes techniques manquent encore pour passer de l'expérimentation à l'échelle industrielle.
Sources#
- Programme SITERRE : du déchet au Technosol fertile, OpenEdition / VertigO
- Le génie pédologique au service de la refonctionnalisation écologique, HAL INRAE
- Comment fabriquer de nouveaux sols, BRGM
- Soil Monitoring Law, Commission européenne
- Urban areas, human health and technosols for the Green Deal, PMC / NCBI



