En janvier 2026, le Programme mondial pour l'évaluation des ressources en eau de l'UNESCO a publié un rapport dont le titre résume la gravité de la situation : « Eau et prospérité : vers une faillite hydrique mondiale ». Le constat est sans appel : 2,4 milliards de personnes vivent dans des pays en situation de stress hydrique, et ce chiffre pourrait atteindre 3,5 milliards d'ici 2050 (UNESCO, WWDR 2026). L'eau douce, qui ne représente que 2,5 % de l'eau terrestre, devient un enjeu de survie.
En résumé : le stress hydrique désigne une situation dans laquelle la demande en eau (domestique, agricole, industrielle) dépasse la capacité des ressources disponibles, ou lorsque la mauvaise qualité de l'eau en restreint l'usage. L'indicateur de référence, défini par Malin Falkenmark (1989), fixe le seuil de stress hydrique à moins de 1 700 m³ d'eau douce renouvelable par habitant et par an, et le seuil de pénurie à moins de 1 000 m³.
Définition et seuils
L'indicateur de Falkenmark
La géographe suédoise Malin Falkenmark a proposé en 1989 un indicateur simple fondé sur le ratio entre les ressources en eau douce renouvelable et la population :
| Seuil | Ressource par habitant/an | Situation |
|---|---|---|
| Abondance | Plus de 1 700 m³ | Pas de stress significatif |
| Stress hydrique | 1 000 à 1 700 m³ | Pénuries fréquentes, tensions sur les usages |
| Pénurie | 500 à 1 000 m³ | Restrictions chroniques, conflits d'usage |
| Pénurie absolue | Moins de 500 m³ | Survie compromise, dépendance aux importations virtuelles |
Cet indicateur, bien que largement utilisé, a des limites : il ne prend pas en compte la variabilité saisonnière, la qualité de l'eau, l'efficience d'utilisation ni la capacité de stockage (barrages, retenues). Des indices plus sophistiqués existent — comme le Water Stress Index du World Resources Institute (WRI), qui intègre le ratio prélèvements/ressources disponibles.
La distinction entre rareté physique et économique
L'ONU distingue deux formes de pénurie :
- Rareté physique : les ressources en eau sont insuffisantes pour satisfaire la demande — cas de l'Afrique du Nord, du Moyen-Orient, de l'Australie intérieure
- Rareté économique : l'eau existe mais les infrastructures pour la capter, la traiter et la distribuer manquent — cas de nombreux pays d'Afrique subsaharienne et d'Asie du Sud
La seconde forme est souvent plus meurtrière que la première : des millions de personnes meurent chaque année de maladies liées à l'eau insalubre, dans des régions qui ne manquent pas d'eau.
L'état des lieux mondial
Les chiffres clés (2024-2025)
- 2,4 milliards de personnes vivent dans des pays en situation de stress hydrique (ONU-Eau, 2024)
- 785 millions de personnes n'ont pas accès à une source d'eau potable de base (OMS/UNICEF, 2023)
- 3,6 milliards de personnes vivent dans des zones potentiellement en pénurie d'eau au moins un mois par an (Mekonnen & Hoekstra, Science Advances, 2016)
- L'agriculture consomme 70 % de l'eau douce prélevée dans le monde (FAO, Aquastat 2024)
- La demande mondiale en eau a augmenté de 1 % par an depuis les années 1980 (UNESCO, WWDR 2024)
Les régions les plus touchées
Moyen-Orient et Afrique du Nord (MENA) : la région la plus stressée au monde. L'Arabie saoudite, le Koweït, le Bahreïn, le Qatar et les Émirats arabes unis ont moins de 100 m³/hab/an de ressources renouvelables — soit cent fois moins que la France. La dépendance au dessalement est quasi-totale.
Asie du Sud : l'Inde (1 500 m³/hab/an) frôle le seuil de stress hydrique à l'échelle nationale, avec des situations critiques dans le Rajasthan, le Tamil Nadu et le Gujarat. Les nappes phréatiques du nord-ouest indien sont surexploitées au rythme de 40 milliards de m³/an — un rythme insoutenable visible depuis l'espace par les satellites GRACE de la NASA (Rodell et al., Nature, 2009).
Afrique subsaharienne : la rareté est principalement économique. Le continent dispose de 9 % des ressources mondiales en eau douce, mais les infrastructures de stockage et de distribution sont largement insuffisantes. Le lac Tchad a perdu 90 % de sa surface depuis 1963 (UNEP, 2024).
Bassin méditerranéen : le changement climatique réduit les précipitations de 10 à 30 % selon les projections (MedECC, rapport 2020). L'Espagne a connu en 2023 sa pire sécheresse depuis 1961. La Catalogne a déclaré l'état d'urgence hydrique en février 2024.
La France face au stress hydrique
Une situation inégale
La France métropolitaine dispose en moyenne de 3 300 m³/hab/an de ressources en eau renouvelable (données BRGM/Météo-France) — au-dessus du seuil de stress. Mais cette moyenne masque de fortes disparités :
- Le sud-est méditerranéen (Languedoc, Provence, Corse) est structurellement déficitaire en été, avec des débits d'étiage de plus en plus faibles
- Le bassin Adour-Garonne est identifié comme le plus vulnérable au changement climatique par le Plan national d'adaptation (PNACC 3, 2025)
- L'Île-de-France concentre 12 millions d'habitants sur un bassin versant dont les ressources sont sous pression croissante
Les sécheresses récentes
L'été 2022 a été le plus sec jamais enregistré en France depuis 1959 (Météo-France, bilan climatique 2022). Plus de 100 communes ont été privées d'eau potable, alimentées par camions-citernes. Les arrêtés de restriction d'eau ont concerné 93 départements sur 96.
L'été 2023 a vu des niveaux de nappes phréatiques historiquement bas dans le sud-ouest et le Bassin parisien. Le BRGM a qualifié la situation de « préoccupante » pour 60 % des nappes métropolitaines au 1er août 2023.
Les projections
Selon les scénarios du GIEC repris par Explore2 (programme BRGM/Météo-France/INRAE), la France pourrait perdre 10 à 40 % de ses ressources en eau renouvelable d'ici 2070, selon les régions et les scénarios d'émission (rapport Explore2, 2024). Le débit moyen des cours d'eau français diminuerait de 10 à 50 % en été.
Les causes du stress hydrique
Le changement climatique
Le réchauffement climatique modifie le cycle de l'eau de trois manières :
- Intensification de l'évaporation : des sols plus chauds évaporent davantage, réduisant les ressources disponibles
- Modification des régimes de précipitations : les régions déjà sèches deviennent plus sèches, les pluies se concentrent en épisodes intenses (plus de ruissellement, moins d'infiltration)
- Fonte des glaciers : les glaciers alimentent les cours d'eau en été — leur disparition prive les bassins versants d'un réservoir tampon. Les glaciers des Alpes ont perdu 34 % de leur volume depuis 2000 (ETH Zurich/ESA, 2023)
La croissance démographique et l'urbanisation
La population mondiale est passée de 3 milliards en 1960 à 8,2 milliards en 2025 — mais la quantité d'eau douce renouvelable n'a pas changé. La demande par habitant a également augmenté avec l'élévation du niveau de vie.
L'agriculture intensive
L'irrigation représente 70 % des prélèvements mondiaux. Les cultures gourmandes en eau — riz, coton, amande, avocat — se développent dans des régions semi-arides. En Espagne, la région d'Almería (la « mer de plastique ») utilise les eaux souterraines à un rythme trois fois supérieur à leur renouvellement (Custodio et al., Hydrogeology Journal, 2016).
La pollution
La contamination des eaux par les nitrates agricoles, les pesticides, les PFAS, les métaux lourds et les rejets industriels rend inutilisable une partie des ressources existantes. Selon l'ONU, 80 % des eaux usées mondiales sont rejetées sans traitement dans l'environnement (UNESCO, WWDR 2017).
Les solutions
Sobriété et efficience
- Réduction des fuites : en France, 20 % de l'eau potable est perdue dans les réseaux de distribution (OFB, 2023). Certaines communes rurales atteignent 50 % de pertes. La loi Grenelle II impose un seuil maximal de 15 % de pertes.
- Irrigation de précision : le goutte-à-goutte réduit la consommation d'eau de 30 à 60 % par rapport à l'irrigation par aspersion (FAO, 2022)
- Tarification progressive : un prix de l'eau qui augmente avec la consommation incite à la sobriété — modèle appliqué en Belgique et dans plusieurs villes françaises
Stockage et réutilisation
- Recharge artificielle des nappes : injecter de l'eau excédentaire (crues hivernales) dans les nappes phréatiques pour reconstituer les réserves — pratique courante en Californie et en Israël
- Réutilisation des eaux usées traitées (REUT) : en France, seuls 0,6 % des eaux usées traitées sont réutilisées, contre 8 % en Espagne et 90 % en Israël. Le décret du 29 août 2023 assouplit les conditions de REUT en France.
- Récupération des eaux de pluie : pour l'irrigation, le nettoyage et les sanitaires
Restauration des écosystèmes
Les zones humides, les forêts riveraines et les sols vivants sont des « infrastructures vertes » de régulation hydrique : elles absorbent les crues, filtrent les polluants et rechargent les nappes. La restauration de 15 % des zones humides perdues suffirait à absorber 37 % de l'excès de nutriments dans les bassins versants européens (Schulte et al., Nature Sustainability, 2019).
FAQ
La France risque-t-elle de manquer d'eau ?
Pas de pénurie absolue à l'échelle nationale, mais des tensions structurelles croissantes en été, dans le sud et l'ouest. Le programme Explore2 projette une réduction de 10 à 40 % des ressources renouvelables d'ici 2070. Les conflits d'usage entre agriculture, industrie, eau potable et préservation des milieux aquatiques s'intensifient déjà — comme le montre la controverse sur les méga-bassines dans les Deux-Sèvres.
Quelle est la différence entre sécheresse et stress hydrique ?
La sécheresse est un phénomène météorologique temporaire (déficit de précipitations). Le stress hydrique est un état structurel dans lequel la demande en eau dépasse durablement les ressources disponibles. Une sécheresse aggrave le stress hydrique, mais un pays peut être en stress hydrique permanent sans sécheresse au sens météorologique (cas des pays arides).
Le dessalement est-il une solution viable ?
Pour les pays côtiers en pénurie extrême (Golfe persique, Israël, Singapour), le dessalement est indispensable. Mais il est énergivore (3 à 4 kWh/m³ pour l'osmose inverse), coûteux et produit des rejets de saumure qui impactent les écosystèmes marins. Ce n'est pas une solution universelle, surtout pour l'irrigation agricole qui représente 70 % de la demande.
Combien d'eau consomme un Français par jour ?
Un Français consomme en moyenne 146 litres d'eau potable par jour pour ses usages domestiques (OFB, 2023). Ce chiffre n'inclut pas l'« eau virtuelle » — l'eau consommée pour produire les biens et aliments importés. L'empreinte eau totale d'un Français est estimée à environ 4 900 litres/jour (Water Footprint Network, 2023).
Pour aller plus loin
- UNESCO, Rapport mondial des Nations Unies sur la mise en valeur des ressources en eau (WWDR), 2026
- Falkenmark M., « The massive water scarcity now threatening Africa: Why isn't it being addressed? », Ambio, 1989
- Mekonnen M. & Hoekstra A., « Four billion people facing severe water scarcity », Science Advances, 2016
- BRGM/Météo-France/INRAE, Programme Explore2 — projections hydrologiques, 2024
- OMS/UNICEF, JMP Progress on household drinking water, sanitation and hygiene, 2023



