Les solutions basées sur la nature (NBS) sont présentées comme un levier majeur de la lutte contre le changement climatique. Reforestation, restauration de zones humides, agriculture régénérative, protection des mangroves : ces approches mobilisent les écosystèmes pour séquestrer le carbone, protéger la biodiversité et renforcer la résilience des territoires. Mais le potentiel réel de ces solutions est à la fois plus modeste et plus nuancé que ne le suggèrent les discours enthousiastes.
Pour bien comprendre ce mécanisme, il faut poser un chiffre structurant : le potentiel maximal de séquestration carbone par la restauration des écosystèmes terrestres d'ici 2100 est estimé à 96,9 gigatonnes de CO₂, soit 3,7 à 12 % des émissions anthropiques cumulées sur la même période. Les NBS sont nécessaires, mais elles ne sont pas une solution miracle.
Le potentiel réel : ce que les NBS peuvent accomplir#
Les écosystèmes naturels et restaurés offrent une capacité de séquestration carbone significative, à condition de ne pas confondre potentiel théorique et résultats effectifs.
Zones humides : le réservoir sous-estimé#
Les zones humides stockent 20 % du carbone organique des écosystèmes planétaires, malgré une surface relativement limitée. Leurs taux de séquestration dépassent ceux des forêts et des écosystèmes marins. Trois éléments sont à retenir :
- Les zones humides côtières (mangroves, marais salants, herbiers marins) sont les plus efficaces par unité de surface, avec un coût de restauration estimé à 1 800 dollars par tonne de carbone ;
- Les zones humides intérieures sont nettement plus coûteuses à restaurer : 4 200 à 49 200 dollars par tonne de carbone ;
- La conservation est plus rentable que la restauration : protéger une zone humide intacte coûte une fraction du prix de sa restauration et préserve un stock de carbone déjà constitué.
Reforestation et boisement#
La reforestation reste le levier NBS le plus médiatisé. Les projets ARR (afforestation, reforestation, revégétalisation) génèrent des crédits carbone qui se négocient au-dessus de 35 dollars la tonne en 2026. Mais les résultats dépendent du type de plantation, de l'espèce, du climat et de la gestion à long terme. Une monoculture d'eucalyptus n'offre pas les mêmes services écosystémiques qu'une forêt diversifiée.
Agriculture régénérative#
Les pratiques régénératives (couverts végétaux, rotation diversifiée, réduction du travail du sol) augmentent le carbone organique des sols. Le potentiel est réel mais diffus : chaque hectare séquestre peu, mais l'échelle agricole mondiale multiplie l'effet. Le défi principal est la mesure fiable du carbone effectivement stocké.
Les co-bénéfices : au-delà du carbone#
La force des NBS réside dans leurs co-bénéfices, souvent plus importants que la séquestration carbone elle-même :
- Biodiversité : la restauration d'écosystèmes crée ou rétablit des habitats pour des espèces menacées. La biodiversité est à la fois bénéficiaire et condition de succès des NBS ;
- Régulation hydrique : les zones humides atténuent les crues, filtrent les polluants et rechargent les nappes phréatiques ;
- Protection littorale : les mangroves réduisent l'énergie des vagues jusqu'à 66 %, protégeant les côtes contre l'érosion et les submersions ;
- Emploi local : les projets NBS génèrent des emplois dans les communautés rurales, souvent dans des zones à faible activité économique.
En pratique, c'est souvent la combinaison de ces co-bénéfices qui justifie économiquement un projet NBS, plus que la seule valeur du carbone séquestré.
Les limites structurelles : ce que les NBS ne peuvent pas faire#
C'est ici que l'analyse doit être sans complaisance. Les NBS présentent des limites fondamentales que les discours promotionnels tendent à minimiser.
Permanence : le carbone n'est pas « stocké » pour toujours#
Contrairement au stockage géologique (DAC + injection souterraine), le carbone séquestré dans la biomasse et les sols peut être relibéré. Incendies, sécheresses, changement d'usage des sols, maladies des arbres : les risques de réversion sont réels et croissants avec le changement climatique lui-même. Les points de bascule climatiques menacent directement la permanence des stocks de carbone naturels.
Temporalité : des décennies avant l'effet plein#
Les données scientifiques sont claires sur les délais de récupération :
- La biomasse végétale des zones humides restaurées atteint les niveaux naturels en environ 20 ans ;
- Les stocks de carbone et d'azote des sols nécessitent environ 40 ans pour se reconstituer ;
- Les zones humides côtières restaurées n'atteignent que 37 à 76 % du carbone de sol des écosystèmes naturels de référence ;
- L'effet climatique net (refroidissement) d'une zone humide restaurée ne se manifeste qu'après 141 à 525 ans en moyenne.
Concrètement, cela signifie que les NBS ne répondent pas à l'urgence du budget carbone restant pour limiter le réchauffement à 1,5 °C. Elles sont un investissement à long terme, pas une solution d'urgence.
Échelle : le plafond physique#
Même en mobilisant toutes les terres restaurables, le potentiel maximal des NBS est de l'ordre de 3,7 à 12 % des émissions cumulées d'ici 2100. Ce chiffre, issu d'une étude publiée dans Nature Geoscience en 2025, corrige à la baisse les estimations antérieures qui allaient jusqu'à 30 %. La concurrence pour l'usage des sols (alimentation, urbanisation, énergie) limite physiquement la surface disponible pour la restauration.
Trade-offs fonciers#
La restauration d'écosystèmes entre en concurrence directe avec d'autres usages des sols. Reboiser des terres agricoles peut menacer la sécurité alimentaire locale. Protéger des zones humides peut bloquer des projets d'infrastructure. Ces arbitrages sont fondamentalement politiques et ne peuvent être résolus par la seule logique carbone.
Conservation vs restauration : prioriser intelligemment#
Les données scientifiques convergent sur un point : la conservation des écosystèmes intacts est systématiquement plus efficace et moins coûteuse que la restauration. Protéger un hectare de forêt primaire ou de zone humide naturelle préserve un stock de carbone constitué sur des siècles, avec une résilience écologique que les écosystèmes restaurés mettent des décennies à approcher.
En pratique, la recommandation est claire : investir prioritairement dans la conservation, puis dans la restauration des sites à fort potentiel (zones humides côtières, forêts tropicales dégradées), et enfin dans les projets d'agriculture régénérative à grande échelle.
Ce que les NBS impliquent pour la stratégie climatique#
Les solutions basées sur la nature représentent environ 20 % de la mitigation nécessaire d'ici 2050, selon les estimations de la Banque mondiale. Ce n'est ni négligeable ni suffisant. La tentation de présenter les NBS comme une alternative aux réductions d'émissions à la source est non seulement scientifiquement infondée, mais elle retarde l'action sur les leviers les plus efficaces : décarbonation de l'énergie, efficacité industrielle, électrification des transports.
Les NBS sont un complément indispensable, pas un substitut. Le cycle du carbone nécessite d'agir sur tous les leviers simultanément. Et la question de la permanence du stockage naturel, dans un contexte de réchauffement qui fragilise les écosystèmes eux-mêmes, doit rester au centre des décisions d'investissement. Le pire scénario serait de compter sur des puits de carbone naturels qui, sous l'effet du changement climatique, deviennent des sources d'émission — un risque que le dégel du permafrost illustre déjà concrètement.
Sources#
- Limited carbon sequestration potential from global ecosystem restoration — Nature Geoscience, 2025, plafond de 96,9 Gt CO₂ d'ici 2100
- Ecosystem carbon and nitrogen recovery in restored coastal wetlands — Communications Earth & Environment, données de récupération 20-40 ans
- What You Need to Know About Nature-Based Solutions to Climate Change — Banque mondiale, cadrage global NBS
- Freshwater wetland restoration and conservation are long-term natural climate solutions — Science of the Total Environment, temporalité 141-525 ans



