Solastalgie : définition et impacts psychologiques

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On parle beaucoup d'éco-anxiété. Mais il existe un concept plus précis, plus incarné, pour désigner la souffrance de ceux qui voient leur lieu de vie se dégrader sous leurs yeux : la solastalgie. Forgé en 2003 par le philosophe australien Glenn Albrecht, ce néologisme nomme une détresse que des millions de personnes ressentent déjà, sans toujours pouvoir la formuler. Décryptage d'un mot devenu incontournable en psychologie environnementale.

Définition : qu'est-ce que la solastalgie ?

La solastalgie est la détresse psychologique provoquée par la dégradation ou la destruction de son environnement familier, alors même que l'on continue d'y vivre. C'est une forme de mal du pays sans avoir quitté chez soi : le paysage change, les repères disparaissent, et avec eux le sentiment d'appartenance.

Le terme est un néologisme construit à partir du latin solacium (réconfort, consolation) et du grec -algia (douleur). Glenn Albrecht le définit comme « la douleur ou la détresse causée par la perte ou l'absence de réconfort et le sentiment de désolation lié à l'état actuel de son environnement ».

Ce n'est pas un trouble psychiatrique répertorié dans les classifications médicales (DSM-5 ou CIM-11). C'est un concept de psychologie environnementale qui vise à nommer une expérience émotionnelle collective, de plus en plus répandue dans un monde où les bouleversements écologiques s'accélèrent.

Origine du concept : la Hunter Valley

Le contexte australien

Glenn Albrecht est philosophe de l'environnement à l'université de Newcastle (Nouvelle-Galles-du-Sud, Australie). Au début des années 2000, il étudie les communautés rurales de la Hunter Valley, une région viticole et agricole du sud-est de l'Australie.

La Hunter Valley subit à cette époque une double agression : l'expansion massive des mines de charbon à ciel ouvert, qui défigurent le paysage, et une série de sécheresses liées au changement climatique. Les habitants décrivent un sentiment diffus de tristesse, d'impuissance et de perte d'identité. Leur terre est toujours là, mais elle ne ressemble plus à ce qu'ils connaissaient.

La publication fondatrice

En 2005, Albrecht publie son article fondateur dans la revue Philosophy, Activism, Nature (vol. 3) : « Solastalgia: a new concept in human health and identity ». Il y décrit la solastalgie comme le pendant contemporain de la nostalgie, mais inversé. Là où la nostalgie est la douleur de l'éloignement d'un lieu aimé, la solastalgie est la douleur de la transformation d'un lieu aimé, sans l'avoir quitté.

L'article est repris, commenté, traduit. En 2007, Albrecht publie une version plus développée dans le journal Australasian Psychiatry (PubMed ID : 18027145), qui reste la référence académique la plus citée sur le sujet.

Solastalgie, nostalgie, éco-anxiété : les différences

Ces trois termes sont souvent confondus dans le débat public. Ils décrivent pourtant des expériences distinctes.

Solastalgie vs nostalgie

CritèreNostalgieSolastalgie
SituationOn a quitté un lieu aiméOn est resté, mais le lieu a changé
TemporalitéTournée vers le passéAncrée dans le présent
CauseÉloignement géographiqueDégradation environnementale
Remède possibleRetour au lieu d'origineAucun retour possible (l'original a disparu)

La formule la plus citée pour résumer cette distinction : « La nostalgie, c'est le pays qu'on quitte. La solastalgie, c'est le pays qui nous quitte. »

Solastalgie vs éco-anxiété

L'éco-anxiété est une inquiétude diffuse face aux menaces environnementales globales (réchauffement climatique, effondrement de la biodiversité, montée des eaux). Elle est tournée vers l'avenir et concerne la planète dans son ensemble.

La solastalgie est plus localisée et plus concrète. Elle naît de l'expérience vécue d'une dégradation spécifique : la mine qui avance, la rivière qui s'assèche, le littoral qui recule, la forêt qui brûle. Elle est ancrée dans un lieu, un paysage, une mémoire sensorielle.

Les deux peuvent coexister chez une même personne. Mais la solastalgie a une composante identitaire plus forte : elle touche au lien d'attachement entre un individu et son territoire.

Les manifestations psychologiques

Les études menées par Albrecht et ses collaborateurs dans la Hunter Valley et les régions touchées par la sécheresse du bassin Murray-Darling ont identifié plusieurs manifestations récurrentes :

  • Tristesse chronique liée à la perte de repères paysagers
  • Sentiment d'impuissance face à des processus de dégradation perçus comme incontrôlables
  • Anxiété et irritabilité accentuées par l'incertitude sur l'avenir du lieu de vie
  • Troubles du sommeil et perte d'appétit dans les phases aiguës
  • Perte d'identité chez les personnes dont l'identité est fortement liée à leur territoire (agriculteurs, pêcheurs, éleveurs)
  • Deuil écologique : un processus de deuil sans mort humaine, mais avec disparition d'un environnement vivant

Une étude publiée en 2017 dans la revue International Journal of Environmental Research and Public Health (Connor et al.) a montré que les populations rurales australiennes exposées à la sécheresse prolongée présentaient des niveaux de détresse significativement plus élevés que les populations urbaines, même après ajustement des facteurs socio-économiques.

Populations les plus affectées

La solastalgie n'est pas réservée aux écologistes militants. Elle touche en priorité les personnes dont le quotidien est directement lié à l'environnement.

Agriculteurs et éleveurs

Première ligne. Sécheresses, inondations, dégradation des sols, perte de rendements : les agriculteurs vivent la transformation de leur outil de travail et de leur cadre de vie simultanément. En Australie, les taux de suicide dans les communautés agricoles touchées par la sécheresse sont significativement supérieurs à la moyenne nationale.

Populations côtières et insulaires

L'érosion côtière, la montée des eaux et la destruction des récifs coralliens affectent directement les communautés littorales. Les populations du Pacifique Sud (Tuvalu, Kiribati) vivent une forme extrême de solastalgie : leur territoire est en train de disparaître physiquement.

Communautés autochtones

Les peuples autochtones entretiennent des liens spirituels et culturels profonds avec leur territoire. La dégradation environnementale ne détruit pas seulement un paysage, mais un patrimoine immatériel, des pratiques ancestrales et un système de sens. Les Inuits du Grand Nord, confrontés à la fonte du permafrost et à la disparition de la banquise, sont parmi les populations les plus étudiées dans ce contexte.

Habitants des zones sinistrées

Zones minières, régions touchées par des catastrophes industrielles (Lubrizol, AZF), territoires dévastés par des incendies récurrents (Californie, Portugal, Grèce) : partout où le paysage familier est brutalement altéré, la solastalgie peut s'installer.

Un concept qui gagne le monde académique

Depuis la publication d'Albrecht, le concept de solastalgie a été repris dans de nombreuses disciplines :

  • Psychologie clinique : intégration dans les modèles de détresse environnementale
  • Santé publique : l'OMS reconnaît depuis 2022 l'impact du changement climatique sur la santé mentale, citant explicitement la solastalgie dans son rapport Mental Health and Climate Change: Policy Brief
  • Géographie humaine : études sur l'attachement au lieu (place attachment) et la perte de sens territorial
  • Philosophie environnementale : Albrecht a élargi son travail dans son ouvrage Earth Emotions (2019), où il propose un lexique complet des émotions liées à la Terre, dont la solastalgie est la pièce centrale

Le terme est désormais utilisé dans la littérature francophone, notamment par les chercheurs du CNRS et de l'INSERM travaillant sur les liens entre santé mentale et environnement.

Réponses thérapeutiques et sociales

Il n'existe pas de traitement médical de la solastalgie, puisqu'il ne s'agit pas d'une pathologie au sens strict. Les réponses sont plutôt d'ordre psychosocial et collectif.

À l'échelle individuelle

  • Reconnexion à la nature : les études montrent que le contact régulier avec des espaces naturels préservés atténue les symptômes de détresse environnementale
  • Groupes de parole : partager l'expérience de la perte écologique avec d'autres personnes touchées réduit le sentiment d'isolement
  • Engagement écologique : l'action (restauration de milieux, plantation, mobilisation citoyenne) agit comme un antidote au sentiment d'impuissance

À l'échelle collective

  • Restauration écologique : les projets de revégétalisation, de dépollution et de restauration de cours d'eau permettent de recréer un environnement familier, même partiellement
  • Justice environnementale : reconnaître juridiquement le préjudice écologique (comme le fait le droit français depuis la loi pour la reconquête de la biodiversité de 2016) donne un cadre de réparation aux communautés touchées
  • Politiques d'adaptation : les plans d'adaptation au changement climatique intègrent de plus en plus la dimension psychosociale, reconnaissant que la résilience écologique des territoires est indissociable de la résilience humaine

Un mot pour un mal d'époque

La solastalgie n'est pas une mode intellectuelle. C'est la mise en mots d'une souffrance que le vocabulaire classique de la psychologie ne parvenait pas à saisir. Dans un monde où les sécheresses, les méga-feux, la déforestation et la pollution transforment les paysages à une vitesse sans précédent, cette détresse est appelée à se généraliser.

Le concept d'Albrecht rappelle une évidence souvent oubliée : la santé mentale humaine est indissociable de la santé des écosystèmes. L'effondrement écologique n'est pas seulement une affaire de tonnes de CO2 ou de stress hydrique — c'est aussi une crise de l'attachement, de l'identité et du sens.

Nommer cette souffrance est le premier pas pour la prendre en charge. Et pour agir sur ses causes.

Sources

  • Albrecht, G. et al. (2007). « Solastalgia: the distress caused by environmental change ». Australasian Psychiatry, 15(sup1), S95-S98. PubMed
  • OMS (2022). Mental Health and Climate Change: Policy Brief. Organisation mondiale de la santé.
  • Albrecht, G. (2019). Earth Emotions: New Words for a New World. Cornell University Press.
  • Connor, L. et al. (2004). « Environmental change and human health in Upper Hunter communities of New South Wales, Australia ». EcoHealth, 1(sup2), 47-58.
  • Cairn.info — Psychologie environnementale : 100 notions clés, notice « Solastalgie ». Cairn
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