Un million d'espèces menacées d'extinction. Le chiffre, avancé par l'IPBES en 2019 et confirmé depuis, donne le vertige. Plus troublant encore : le rythme actuel de disparition des espèces est estimé entre 100 et 1 000 fois supérieur au taux naturel d'extinction. Ce constat pousse un nombre croissant de scientifiques à affirmer que la sixième extinction de masse est en cours — et qu'elle est directement causée par l'activité humaine.
Mais de quoi parle-t-on exactement ? Qu'est-ce qui distingue une extinction de masse d'un simple déclin ? Comment se compare la crise actuelle aux cinq grandes catastrophes biologiques qui ont jalonné l'histoire de la Terre ? Et surtout, reste-t-il une marge de manœuvre ?
Cinq catastrophes avant la nôtre
L'histoire de la vie sur Terre est ponctuée de cinq grands épisodes d'extinction massive, les « Big Five ». Chacun a anéanti une proportion considérable du vivant en un temps géologiquement court.
Ordovicien-Silurien (environ 445 millions d'années)
La première grande crise. Une glaciation brutale combinée à un volcanisme intense provoque un effondrement des niveaux marins. Résultat : 85 % des espèces marines disparaissent. À cette époque, la vie est quasi exclusivement océanique — les terres émergées sont encore des déserts biologiques.
Dévonien supérieur (environ 370 millions d'années)
Un épisode prolongé, étalé sur plusieurs millions d'années. L'effondrement du taux d'oxygène marin décime au moins 75 % des espèces. Les récifs coralliens primitifs sont anéantis. Une hypothèse récente évoque une destruction partielle de la couche d'ozone, exposant les écosystèmes à des rayonnements UV létaux.
Permien-Trias (environ 252 millions d'années) — « la Grande Mort »
La plus dévastatrice de toutes. Des éruptions volcaniques colossales en Sibérie libèrent des quantités massives de gaz à effet de serre, déclenchant un réchauffement brutal. Environ 96 % des espèces marines et 75 % des espèces terrestres disparaissent. Les écosystèmes récifaux et forestiers mettront cinq millions d'années à se reconstituer.
Trias-Jurassique (environ 201 millions d'années)
Une extinction encore mal comprise, qui élimine environ 80 % des espèces. Elle ouvre la voie à la domination des dinosaures pendant 135 millions d'années. Le cratère de Manicouagan, au Québec, témoigne d'un impact météoritique survenu à cette période.
Crétacé-Paléogène (environ 66 millions d'années)
La plus célèbre. L'impact d'un astéroïde dans le Yucatan (Mexique) crée le cratère de Chicxulub. Incendies planétaires, tsunamis, « hiver d'impact » : 75 % des espèces disparaissent, dont l'ensemble des dinosaures non aviaires. Les mammifères, restés discrets pendant 160 millions d'années, héritent d'une planète à reconquérir.
Point commun de ces cinq crises : chacune a nécessité entre cinq et vingt millions d'années pour que la biodiversité retrouve un niveau comparable. Ce sont des blessures profondes dans l'histoire du vivant.
Le rythme actuel : des chiffres qui parlent
Un taux de disparition sans précédent
Selon le rapport de référence de l'IPBES (2019), le taux d'extinction actuel est « sans précédent dans l'histoire humaine et s'accélère ». Les données sont éloquentes :
- 48 646 espèces menacées d'extinction sur 172 620 évaluées par la Liste rouge de l'UICN (version 2025.2)
- 41 % des amphibiens, 26 % des mammifères et 11 % des oiseaux classés menacés
- Le nombre d'espèces vertébrées disparues au cours du dernier siècle aurait normalement pris entre 800 et 10 000 ans sans intervention humaine
- Entre 1970 et 2020, l'abondance des populations de vertébrés sauvages a chuté de 69 % selon l'Indice Planète Vivante du WWF
Une ampleur probablement sous-estimée
Les chiffres officiels ne racontent qu'une partie de l'histoire. Une étude publiée dans Biological Reviews en 2022 par des chercheurs du MNHN et de l'Université d'Hawaï a démontré que la prise en compte des invertébrés — notamment les mollusques terrestres — multiplie l'ampleur de la crise. Selon leurs estimations, 7,5 à 13 % des deux millions d'espèces connues ont disparu depuis l'an 1500, soit entre 150 000 et 260 000 espèces. La Liste rouge de l'UICN, centrée sur les vertébrés, ne capte qu'une fraction de cette réalité.
Les causes : cinq pressions anthropiques majeures
L'IPBES identifie cinq facteurs directs de perte de biodiversité, classés par ordre d'impact décroissant.
Changement d'usage des terres et des mers
La conversion des habitats naturels — déforestation, urbanisation, agriculture intensive, artificialisation des littoraux — constitue la première cause de disparition des espèces. Depuis 1990, environ 420 millions d'hectares de forêts ont été perdus à l'échelle mondiale. Les écosystèmes tropicaux, qui abritent la majeure partie de la biodiversité terrestre, sont les plus touchés.
Surexploitation des ressources
Pêche industrielle, braconnage, commerce illicite d'espèces sauvages, exploitation forestière non durable. Le trafic d'espèces sauvages est le quatrième commerce illicite mondial, estimé à plus de 20 milliards de dollars par an. Le rhinocéros blanc du Nord illustre cette pression : en 2018, le dernier mâle, Sudan, est mort dans un sanctuaire kényan. Il ne reste plus que deux femelles de cette sous-espèce.
Changement climatique
Le réchauffement modifie les aires de répartition, les cycles de reproduction et les interactions entre espèces. Les récifs coralliens, qui abritent 25 % de la vie marine, subissent des épisodes de blanchissement de plus en plus fréquents et sévères. À un réchauffement de 2 °C, 99 % des récifs tropicaux seraient condamnés selon le GIEC.
Pollution
Pesticides, plastiques, métaux lourds, perturbateurs endocriniens, excès d'azote et de phosphore. La pollution des cours d'eau et des sols affecte directement les espèces, mais aussi les services écosystémiques dont dépendent les sociétés humaines — purification de l'eau, pollinisation, régulation des ravageurs.
Espèces exotiques envahissantes
L'introduction volontaire ou accidentelle d'espèces hors de leur aire d'origine bouleverse les chaînes alimentaires locales. Le rat noir, le chat domestique, la perche du Nil, la jacinthe d'eau : ces espèces, facilitées par la mondialisation des échanges, sont impliquées dans un tiers des extinctions documentées sur les îles.
Espèces emblématiques : celles qui ont déjà disparu
La sixième extinction n'est pas une projection théorique. Elle s'illustre par des disparitions concrètes, souvent récentes :
- Le rhinocéros blanc du Nord (Ceratotherium simum cottoni) — fonctionnellement éteint depuis 2018, il ne reste que deux femelles sous protection armée au Kenya
- Le dauphin de Chine (Lipotes vexillifer) — déclaré fonctionnellement éteint en 2006, victime de la pollution et du trafic fluvial du Yangtsé
- L'ara de Spix (Cyanopsitta spixii) — éteint à l'état sauvage depuis 2000, décimé par le trafic d'animaux et la destruction de son habitat au Brésil
- Le puma de l'Est (Puma concolor couguar) — officiellement déclaré éteint par l'USFWS en 2018
- Vingt-deux espèces de grenouilles d'Amérique centrale et du Sud classées « en danger critique, probablement éteintes » par l'UICN, victimes du champignon chytride
Et ce ne sont que les espèces documentées. Pour chaque mammifère ou oiseau dont la disparition est confirmée, des centaines d'invertébrés, de plantes et de champignons s'éteignent dans l'anonymat.
Conséquences sur les écosystèmes et les sociétés
La disparition d'espèces n'est pas qu'un drame éthique. Elle déstabilise les écosystèmes dont dépend l'économie mondiale.
Effondrement des services écosystémiques
L'IPBES estime que la dégradation des sols a réduit de 23 % la productivité de l'ensemble de la surface terrestre mondiale. La disparition des pollinisateurs menace une production agricole annuelle évaluée à 577 milliards de dollars. Les services écosystémiques — pollinisation, régulation hydrique, séquestration du carbone — ne se substituent pas facilement par la technologie.
Risque systémique économique
Le rapport IPBES « Business and Biodiversity », adopté en février 2026 à Manchester par 150 gouvernements, qualifie la perte de biodiversité de « risque systémique et généralisé » pour l'économie mondiale. Il chiffre à 7 300 milliards de dollars les flux financiers mondiaux ayant un impact directement négatif sur la nature en 2023 — soit davantage que le PIB de la France et de l'Allemagne réunies.
Cascade écologique
Quand une espèce clé disparaît, c'est un réseau d'interactions qui se désagrège. La disparition des grands prédateurs entraîne la prolifération des herbivores, qui surpâturent la végétation, ce qui accélère l'érosion des sols et modifie les régimes hydrologiques. Ce phénomène de « cascade trophique » a été documenté dans le parc de Yellowstone après la réintroduction du loup gris en 1995 — preuve que chaque maillon compte.
Pistes de conservation : agir avant le point de non-retour
Le cadre mondial de Kunming-Montréal
Adopté en décembre 2022 lors de la COP15, le cadre mondial pour la biodiversité fixe 23 cibles à atteindre d'ici 2030. La plus médiatisée : protéger 30 % des terres et 30 % des mers (objectif « 30x30 »). Début 2026, la mise en œuvre reste inégale. La COP16 à Cali (octobre 2024) a achoppé sur les mécanismes de financement, laissant un doute sur la capacité des États à tenir leurs engagements.
Aires protégées et restauration
Les aires protégées couvrent actuellement environ 17 % des terres et 8 % des océans. Atteindre 30 % nécessitera de doubler la surface protégée terrestre et de quadrupler la surface marine en moins de quatre ans. La qualité de la protection compte autant que la surface : une aire protégée « sur le papier », sans moyens de surveillance ni de gestion, ne protège rien.
Réduction des pressions directes
Pas de conservation efficace sans s'attaquer aux causes. Réduire la déforestation, transformer les systèmes agricoles, encadrer la pêche industrielle, lutter contre le commerce illicite d'espèces. Chaque levier a un coût politique et économique, mais l'inaction coûte davantage.
Ce que les données disent de l'espoir
Le rétablissement du bison d'Europe, la stabilisation de certaines populations de baleines à bosse, la réintroduction réussie de l'oryx algazelle au Tchad : ces succès montrent que la conservation fonctionne quand elle dispose de moyens et de durée. Le rapport IPBES 2019 l'affirme : l'effondrement du vivant « n'est pas inéluctable », mais nécessite un « changement transformateur » dans les domaines de l'économie, de la société et de la gouvernance.
Sommes-nous vraiment dans la sixième extinction ?
La réponse scientifique est sans ambiguïté : oui. Le rythme de disparition des espèces dépasse de plusieurs ordres de grandeur le taux de fond naturel. Les causes sont identifiées, les mécanismes documentés, les projections convergentes. La différence avec les cinq crises précédentes tient en un mot : la rapidité. Ce qui prenait des milliers à des millions d'années se produit en quelques décennies.
Mais une différence cruciale existe aussi : pour la première fois dans l'histoire de la vie sur Terre, l'espèce responsable de la crise est aussi celle qui possède les connaissances et les moyens de l'enrayer. La question n'est plus scientifique — elle est politique.




