Chaque matin, sans que personne ne lui envoie de facture, la nature vous rend des services considérables. L'air que vous respirez a été filtré par les forêts. L'eau de votre robinet a été épurée par des zones humides. Les fruits dans votre assiette ont été pollinisés par des insectes. Ces prestations invisibles, les scientifiques les appellent services écosystémiques. Leur valeur estimée dépasse de loin le PIB mondial. Et pourtant, nous les détruisons plus vite que nous ne les comprenons.
Qu'est-ce qu'un service écosystémique
Une définition claire
Un service écosystémique désigne tout bénéfice que les sociétés humaines tirent, directement ou indirectement, du fonctionnement des écosystèmes. Le concept a été formalisé en 2005 par le Millennium Ecosystem Assessment (MEA), un programme lancé par les Nations unies pour évaluer les conséquences de la dégradation des écosystèmes sur le bien-être humain.
L'idée est simple : les écosystèmes ne sont pas seulement un décor. Ils travaillent. Les forêts absorbent le CO₂. Les zones humides filtrent les polluants. Les insectes pollinisent les cultures. Les sols décomposent la matière organique et régénèrent les nutriments. Chacun de ces processus représente un service — gratuit, continu, et souvent irremplaçable par la technologie humaine.
Une notion récente mais ancienne dans les faits
Si le terme « services écosystémiques » date des années 1970 (on le doit à l'écologue Paul Ehrlich), la prise de conscience de notre dépendance à la nature est bien plus ancienne. Ce qui a changé, c'est la volonté de quantifier ces bénéfices pour les intégrer dans les décisions économiques et politiques. Quand on sait combien vaut la pollinisation en euros, il devient plus difficile de la sacrifier pour un hectare de parking.
Les quatre grandes catégories de services
Le MEA a classé les services écosystémiques en quatre catégories, une classification encore largement utilisée aujourd'hui.
Les services d'approvisionnement
Ce sont les biens matériels que nous prélevons directement dans les écosystèmes :
- Nourriture : cultures agricoles, pêche, cueillette, élevage extensif
- Eau douce : les nappes phréatiques, les rivières, les lacs fournissent l'eau potable et l'eau d'irrigation
- Matières premières : bois de construction, fibres textiles (coton, lin, laine), matériaux de construction
- Ressources génétiques : la diversité génétique des espèces sauvages est le socle de l'amélioration des variétés agricoles et du développement pharmaceutique
- Substances médicinales : plus de 50 % des médicaments commercialisés sont dérivés de composés naturels ou inspirés par eux
Ces services sont les plus visibles parce qu'ils transitent par des marchés. On achète du poisson, du bois, de l'eau. Leur valeur économique est donc relativement facile à mesurer. Les suivants le sont beaucoup moins.
Les services de régulation
Les écosystèmes régulent les grands équilibres de la planète sans intervention humaine. C'est là que leur valeur devient vertigineuse :
Régulation du climat : les forêts, les océans et les sols absorbent une part massive du CO₂ émis par les activités humaines. À l'échelle de la France, les forêts captent environ 10 % des émissions annuelles de CO₂ du pays. À l'échelle mondiale, les océans absorbent environ 25 % du CO₂ anthropique et stockent plus de 90 % de l'excès de chaleur lié au réchauffement.
Pollinisation : les insectes pollinisateurs (abeilles, bourdons, papillons, syrphes) permettent la reproduction de 75 % des espèces de plantes à fleurs cultivées. La valeur marchande de ce service a été estimée par l'INRA à 235 à 577 milliards de dollars par an à l'échelle mondiale. En France, la pollinisation représente entre 2,3 et 5,2 milliards d'euros annuels.
Épuration de l'eau : les zones humides — marais, tourbières, forêts alluviales — fonctionnent comme des stations d'épuration naturelles. Selon le ministère de la Transition écologique, les forêts riveraines éliminent jusqu'à 90 % de l'azote et 74 % du phosphore provenant des ruissellements agricoles. En France, on estime le gain sur les dépenses de traitement d'eau potable à environ 2 000 euros par hectare de zone humide et par an.
Régulation des risques naturels : les mangroves protègent les côtes contre les tempêtes et les tsunamis. Les forêts de montagne préviennent les avalanches et les glissements de terrain. Les plaines d'inondation absorbent les crues. Après la destruction de mangroves côtières en Asie du Sud-Est, le coût des dégâts liés aux tempêtes a considérablement augmenté.
Contrôle biologique : les prédateurs naturels (oiseaux, chauves-souris, insectes auxiliaires) limitent les populations de ravageurs agricoles. Une seule chauve-souris peut consommer plusieurs milliers d'insectes par nuit. Ce service réduit la dépendance aux pesticides.
Les services culturels
Moins quantifiables mais profondément ancrés dans nos sociétés, les services culturels englobent les bénéfices immatériels :
- Loisirs et tourisme : randonnée, plongée, observation ornithologique, parcs naturels
- Valeur esthétique et paysagère : la beauté d'un paysage, d'une forêt, d'un littoral participe directement au bien-être et à l'attractivité touristique d'un territoire
- Patrimoine culturel et spirituel : les forêts sacrées, les montagnes vénérées, les sources considérées comme miraculeuses témoignent du lien millénaire entre les sociétés humaines et leurs écosystèmes
- Éducation et recherche scientifique : la biodiversité est un laboratoire à ciel ouvert, source d'innovations biomimétiques et de découvertes fondamentales
- Santé mentale : de nombreuses études montrent que l'exposition aux espaces naturels réduit le stress, l'anxiété et les troubles de l'attention
Les services de support (ou de soutien)
Les services de support constituent le socle sur lequel reposent tous les autres. Ils ne bénéficient pas directement aux humains, mais rendent les trois autres catégories possibles :
- Formation des sols : la décomposition de la matière organique par les micro-organismes et les vers de terre produit l'humus qui nourrit les plantes. Un centimètre de sol fertile nécessite entre 100 et 1 000 ans pour se former.
- Cycle des nutriments : l'azote, le phosphore et le carbone circulent entre les organismes vivants, le sol, l'eau et l'atmosphère grâce à des processus biologiques complexes.
- Photosynthèse et production primaire : les plantes convertissent l'énergie solaire en biomasse, à la base de toutes les chaînes alimentaires.
- Cycle de l'eau : l'évapotranspiration des forêts, l'infiltration dans les sols, la régulation des débits par les zones humides — tout cela participe au grand cycle de l'eau qui alimente nos ressources.
Combien vaut la nature : les chiffres qui donnent le vertige
L'étude fondatrice de Costanza
En 1997, l'économiste Robert Costanza et son équipe ont publié dans la revue Nature la première estimation globale de la valeur des services écosystémiques : 33 000 milliards de dollars par an, soit davantage que le PIB mondial de l'époque. L'étude a fait l'effet d'une bombe.
En 2014, Costanza a actualisé son estimation : entre 125 000 et 145 000 milliards de dollars par an, pour un PIB mondial de 60 000 milliards. Autrement dit, les services gratuits de la nature valent plus de deux fois ce que l'ensemble de l'économie mondiale produit en un an.
Des chiffres français
En France, l'Évaluation Française des Écosystèmes et des Services Écosystémiques (Efese), conduite sous l'égide du ministère de la Transition écologique, a commencé à chiffrer ces bénéfices à l'échelle nationale :
- Pollinisation : 2,3 à 5,2 milliards d'euros par an
- Purification de l'eau : 4,7 milliards d'euros par an
- Zones humides : 240 millions d'euros annuels en produits alimentaires seuls (pêche, pâturages)
- Forêts : séquestration de 10 % des émissions nationales de CO₂, plus la production de bois, la protection contre l'érosion, la filtration de l'air et de l'eau
Ces chiffres sont des estimations basses. Beaucoup de services (régulation des maladies, bien-être psychologique, valeur esthétique) échappent encore à toute évaluation monétaire.
Les limites de la monétarisation
Mettre un prix sur la nature est un exercice controversé. Les critiques sont légitimes :
Le risque de la marchandisation : si la nature vaut 125 000 milliards, certains craignent que cela ouvre la porte à sa vente au plus offrant, via des marchés de compensation écologique où les riches paieraient pour détruire.
L'incommensurabilité : comment chiffrer la valeur spirituelle d'une forêt centenaire ou le bien-être procuré par un coucher de soleil sur la mer ? Certains services échappent par nature à toute quantification monétaire.
La sous-estimation systématique : les méthodes d'évaluation captent mal les effets de seuil. Quand un écosystème s'effondre (extinction d'un pollinisateur, disparition d'une zone humide), la perte n'est pas linéaire — elle peut être brutale et irréversible.
Pour autant, les défenseurs de l'évaluation économique soutiennent qu'elle reste un outil de communication puissant. Les décideurs politiques et les acteurs économiques comprennent le langage des chiffres. Dire « la pollinisation vaut 5 milliards d'euros en France » a plus d'impact dans une négociation budgétaire que « les abeilles sont importantes ».
Des services menacés : l'alerte de l'IPBES
Un déclin sans précédent
En 2019, la Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) — parfois surnommée le « GIEC de la biodiversité » — a publié un rapport alarmant : 75 % des environnements terrestres et 66 % des environnements marins ont été « significativement altérés » par les activités humaines. Un million d'espèces animales et végétales sont menacées d'extinction.
Les cinq causes principales de cette dégradation, par ordre d'importance :
- Le changement d'usage des terres et des mers : déforestation, urbanisation, artificialisation des sols, drainage des zones humides
- L'exploitation directe des organismes : surpêche, braconnage, prélèvements excessifs
- Le changement climatique : modification des aires de répartition, acidification des océans, intensification des événements extrêmes — des phénomènes liés au dépassement de plusieurs limites planétaires
- La pollution : pesticides, plastiques, nutriments excédentaires (eutrophisation)
- Les espèces exotiques envahissantes : compétition et prédation sur les espèces indigènes
En France : des signaux inquiétants
Le territoire français n'échappe pas à cette tendance. Quelques indicateurs :
- 67 % des zones humides métropolitaines ont disparu au cours du XXe siècle, principalement à cause du drainage agricole et de l'urbanisation
- Les populations d'oiseaux communs ont diminué de 30 % en trente ans en milieu agricole
- Les populations d'insectes pollinisateurs déclinent dans toutes les régions, avec des pertes hivernales de colonies d'abeilles atteignant parfois 30 % à 40 % selon les années
- 23 % du territoire métropolitain est encore couvert par des zones humides (prairies, marais, forêts alluviales, tourbières), mais leur surface continue de se réduire
Chaque hectare de zone humide drainé, chaque haie arrachée, chaque prairie retournée représente une perte nette de services écosystémiques — des services qu'il faudra tôt ou tard remplacer par des infrastructures coûteuses ou renoncer à fournir.
Exemples concrets : quand la nature fait le travail à notre place
New York et ses montagnes filtreuses
L'un des exemples les plus cités de la valeur économique des services écosystémiques concerne l'approvisionnement en eau de New York. Dans les années 1990, la ville a dû choisir entre construire une usine de traitement de l'eau (coût estimé : 6 à 8 milliards de dollars, plus 300 millions de dollars d'entretien annuel) ou protéger les bassins versants des monts Catskill qui filtraient naturellement l'eau. La ville a investi 1,5 milliard dans la protection des bassins versants — soit cinq fois moins que l'option industrielle — et obtenu une eau de qualité supérieure.
La pollinisation : remplacer les abeilles, combien ça coûterait
Dans certaines régions de Chine (province du Sichuan), la disparition des pollinisateurs a contraint les agriculteurs à polliniser manuellement les pommiers et les poiriers, fleur par fleur, avec des pinceaux. Le coût en main-d'œuvre est considérable et la productivité très inférieure à celle de la pollinisation naturelle. À grande échelle, aucune technologie ne peut remplacer efficacement le travail de milliards d'insectes.
Les mangroves contre les tempêtes
Les mangroves, ces forêts côtières inondées par les marées, comptent parmi les écosystèmes les plus productifs de la planète. Elles protègent les côtes, servent de nurserie pour les poissons et stockent du carbone (jusqu'à cinq fois plus par hectare qu'une forêt tropicale terrestre). Après le tsunami de 2004 dans l'océan Indien, les études ont montré que les villages protégés par des mangroves intactes avaient subi significativement moins de dégâts que ceux où les mangroves avaient été détruites pour faire place à des élevages de crevettes.
Les vers de terre : ingénieurs invisibles
Un hectare de sol fertile peut contenir plusieurs tonnes de vers de terre. Ces ingénieurs du sol creusent des galeries qui aèrent la terre, facilitent l'infiltration de l'eau et mélangent la matière organique en profondeur. Sans eux, les sols se compactent, l'eau ruisselle en surface au lieu de s'infiltrer, et la fertilité décline. Le naturaliste Charles Darwin lui-même avait compris leur importance : il leur a consacré son dernier ouvrage, publié en 1881.
Comment protéger les services écosystémiques
Connaître pour protéger
La première étape consiste à inventorier et évaluer les services rendus par les écosystèmes à différentes échelles. C'est l'objectif de l'Efese en France et de l'IPBES au niveau mondial. Sans diagnostic, pas de politique efficace.
Intégrer la nature dans les décisions économiques
Plusieurs outils permettent de mieux prendre en compte la valeur de la nature :
- Les études d'impact environnemental : évaluer les services écosystémiques perdus avant tout projet d'aménagement
- Les paiements pour services environnementaux (PSE) : rémunérer les agriculteurs ou les gestionnaires de forêts qui maintiennent des pratiques favorables aux services écosystémiques (haies, prairies permanentes, agriculture biologique)
- La comptabilité verte : intégrer la valeur du capital naturel dans les comptes nationaux, au-delà du PIB traditionnel
- Les solutions fondées sur la nature (SfN) : privilégier les infrastructures naturelles (zones humides, forêts, toitures végétalisées) plutôt que les infrastructures grises (béton) quand c'est possible
Agir au quotidien
À l'échelle individuelle, protéger les services écosystémiques passe par des gestes concrets :
- Privilégier les produits issus de l'agriculture biologique ou agroécologique, qui préserve les sols et les pollinisateurs
- Réduire sa consommation de ressources naturelles (eau, énergie, matières premières)
- Participer à la protection des espaces naturels locaux (associations, sciences participatives, chantiers de restauration)
- Limiter l'artificialisation des sols autour de chez soi (jardin naturel plutôt que dalle de béton, désimperméabilisation)
- Planter des espèces mellifères sur son balcon ou dans son jardin pour soutenir les pollinisateurs
Ce que l'avenir nous réserve
Des services qui vont se raréfier
Selon une étude du Commissariat général au développement durable publiée en février 2025, la valeur des services écosystémiques va mécaniquement augmenter dans les décennies à venir. La raison est simple : quand un bien se raréfie et que la demande augmente, son prix monte. L'eau propre, l'air pur, les sols fertiles vont devenir de plus en plus précieux — et de plus en plus coûteux à remplacer par des solutions technologiques quand les écosystèmes ne seront plus là pour les fournir.
Un concept qui évolue
L'IPBES a choisi de remplacer le terme « services écosystémiques » par « contributions de la nature aux populations » (Nature's Contributions to People). Ce changement de vocabulaire n'est pas anodin : il vise à dépasser la vision utilitariste (la nature à notre service) pour reconnaître la valeur intrinsèque de la biodiversité et intégrer les savoirs autochtones et locaux dans l'évaluation.
Le coût de l'inaction
Le rapport IPBES de 2019 est limpide : ne rien faire coûtera infiniment plus cher que d'agir maintenant. Restaurer un écosystème dégradé revient systématiquement plus cher que de l'avoir protégé en amont. Et certains services, une fois perdus, sont tout simplement irremplaçables. On ne ressuscite pas une espèce éteinte. On ne reconstitue pas un sol millénaire en une génération.
Les services écosystémiques nous rappellent une vérité que l'économie classique a longtemps ignorée : nous ne vivons pas en dehors de la nature, nous vivons grâce à elle. La gratuité de ses prestations est un cadeau, pas un droit acquis. Il est temps de le reconnaître — et d'agir en conséquence.
Sources
- Planet-Vie (ENS) — Les services écosystémiques
- NatureFrance — Les services rendus à la société par les écosystèmes
- Ministère de la Transition écologique — Efese
- Fondation Droit Animal — Services écosystémiques et pollinisation
- IPBES — Rapport d'évaluation mondiale (résumé)
- Notre-Environnement — Services des zones humides
- Zones Humides — Évaluation française
- Wikipédia — Évaluation économique des services écosystémiques
- CGDD — Estimer la valeur future des services écosystémiques (2025)




