Pollinisation : mécanisme vital pour l'alimentation

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Sans pollinisateurs, pas de pommes, pas de café, pas de chocolat. 75 % des cultures vivrières mondiales dépendent — au moins en partie — de la pollinisation animale (IPBES, rapport d'évaluation sur les pollinisateurs, 2016). Ce chiffre, régulièrement cité, masque une réalité plus nuancée mais tout aussi préoccupante : la valeur économique de la pollinisation par les animaux est estimée entre 235 et 577 milliards de dollars par an (IPBES, 2016), et les populations de pollinisateurs déclinent partout dans le monde.

En résumé : la pollinisation est le transport du pollen des étamines (organes mâles) vers le pistil (organe femelle) d'une fleur, permettant la fécondation et la production de fruits et de graines. Elle est assurée par le vent (anémophilie), l'eau (hydrophilie) ou des animaux (zoogamie) — principalement les insectes. Le déclin des pollinisateurs, causé par les pesticides, la perte d'habitats, les parasites et le changement climatique, menace directement la sécurité alimentaire mondiale.

Définition : qu'est-ce que la pollinisation ?

La pollinisation est le processus de transfert des grains de pollen depuis les anthères (partie terminale des étamines) d'une fleur vers le stigmate du pistil d'une fleur de la même espèce. Ce transfert déclenche la fécondation : le grain de pollen germe sur le stigmate, un tube pollinique descend dans le style jusqu'à l'ovule, et la fusion des gamètes produit un embryon — futur fruit et graine.

On distingue deux grands types de pollinisation :

  • Autopollinisation (autogamie) : le pollen féconde le pistil de la même fleur ou d'une autre fleur du même individu. C'est le cas du blé, du riz ou de la tomate.
  • Pollinisation croisée (allogamie) : le pollen est transporté vers une fleur d'un autre individu de la même espèce. C'est le mode dominant chez les plantes à fleurs — environ 87 % des angiospermes (Ollerton et al., Oikos, 2011).

La pollinisation croisée favorise le brassage génétique, ce qui renforce la résilience des populations végétales face aux maladies, aux parasites et aux variations environnementales.

Les agents pollinisateurs

Le vent : l'anémophilie

Les graminées (blé, maïs, riz), les conifères et de nombreux arbres (chêne, bouleau, noisetier) sont pollinisés par le vent. Leurs fleurs sont généralement discrètes, sans pétales colorés ni nectar — inutiles puisqu'elles ne cherchent pas à attirer d'animal. En contrepartie, elles produisent d'énormes quantités de pollen : un seul épi de maïs libère environ 25 millions de grains de pollen (Aylor, Agricultural and Forest Meteorology, 2004). C'est aussi ce pollen anémophile qui provoque les allergies saisonnières.

L'eau : l'hydrophilie

Rare mais fascinante, la pollinisation aquatique concerne les plantes subaquatiques comme les zostères. Les grains de pollen sont transportés par les courants jusqu'aux fleurs femelles.

Les animaux : la zoogamie

C'est le mode de pollinisation le plus diversifié et le plus crucial pour l'agriculture. Il concerne 87,5 % des espèces de plantes à fleurs sauvages (Ollerton et al., 2011) et implique :

  • Les insectes (entomophilie) : abeilles, bourdons, papillons, mouches syrphes, coléoptères. Les abeilles domestiques (Apis mellifera) et sauvages (environ 20 000 espèces dans le monde, dont 1 000 en France selon l'OPIE) sont les pollinisateurs les plus efficaces.
  • Les oiseaux (ornithophilie) : colibris en Amérique, souimangas en Afrique et Asie.
  • Les chauves-souris (chiroptérophilie) : essentielles pour l'agave (tequila), le durian, certaines espèces de bananiers.
  • D'autres mammifères : lémuriens à Madagascar, possums en Australie.

La relation fleur-pollinisateur : une coévolution

Les plantes à fleurs et leurs pollinisateurs ont co-évolué pendant plus de 100 millions d'années. Les couleurs vives, les parfums, le nectar et la forme des pétales sont autant de signaux destinés à attirer des pollinisateurs spécifiques. L'abeille perçoit les ultraviolets et repère des « pistes d'atterrissage » invisibles à l'œil humain sur les pétales. Le papillon de nuit, actif la nuit, est attiré par les fleurs blanches au parfum puissant. Cette spécialisation crée des dépendances : si le pollinisateur disparaît, la plante peut s'éteindre — et inversement.

Le rôle économique et alimentaire de la pollinisation

Les cultures dépendantes

Le rapport de l'IPBES (Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques, 2016) a dressé un bilan sans ambiguïté :

CultureDépendance à la pollinisation animaleProduction mondiale annuelle
CacaoEssentielle (100 %)5,8 Mt (ICCO, 2024)
CaféForte (25-50 % du rendement)10,2 Mt (ICO, 2024)
PommeEssentielle (quasi 100 %)95 Mt (FAO, 2023)
AmandeEssentielle (100 %)1,6 Mt (USDA, 2024)
TomateModérée (améliore le rendement)189 Mt (FAO, 2023)
ColzaForte (25-30 % du rendement)87 Mt (FAO, 2023)

La valeur économique

En 2009, une équipe de l'INRA et du CNRS dirigée par Nicola Gallai a estimé la valeur économique mondiale de la pollinisation par les insectes à 153 milliards d'euros par an — soit 9,5 % de la valeur de la production agricole mondiale destinée à l'alimentation humaine (Ecological Economics, 2009). En France, cette valeur a été estimée à 2,3 milliards d'euros pour les seules grandes cultures et vergers (Académie d'agriculture de France, 2015).

Ces chiffres ne tiennent pas compte de la pollinisation des plantes sauvages, qui soutient l'ensemble des chaînes alimentaires terrestres — y compris celles qui nourrissent les espèces animales dont nous dépendons.

Le déclin des pollinisateurs : ampleur et causes

Les chiffres du déclin

Les données convergent et sont alarmantes :

  • En Europe, 37 % des populations d'abeilles domestiques et sauvages ont décliné entre 2010 et 2020 (EFSA, 2023). En France, le taux de mortalité hivernale des colonies d'abeilles dépasse 30 % certaines années (ANSES, 2023).
  • En Amérique du Nord, les apiculteurs perdent en moyenne 40 % de leurs colonies chaque année depuis 2010 (Bee Informed Partnership, 2024).
  • À l'échelle mondiale, le rapport de l'IPBES (2016) estime que 40 % des espèces d'invertébrés pollinisateurs — en particulier les abeilles et les papillons — sont menacées d'extinction.
  • En Allemagne, une étude publiée dans PLOS ONE (Hallmann et al., 2017) a mesuré un déclin de 76 % de la biomasse d'insectes volants en 27 ans dans des aires protégées. Ce chiffre a fait le tour du monde.

Les cinq causes majeures

L'IPBES identifie cinq facteurs de déclin, classés par ordre d'importance :

1. La perte et la fragmentation des habitats

L'agriculture intensive, l'urbanisation et l'artificialisation des sols détruisent les prairies fleuries, les haies, les lisières forestières et les zones humides dont dépendent les pollinisateurs pour se nourrir, nicher et se reproduire. En France, 70 % des haies ont disparu depuis 1950 (CNRS, 2020).

2. Les pesticides

Les néonicotinoïdes — une famille d'insecticides systémiques introduite dans les années 1990 — sont particulièrement toxiques pour les abeilles, même à doses sublétales. Ils provoquent la désorientation, l'affaiblissement du système immunitaire et la réduction de la fertilité. L'Union européenne a interdit trois néonicotinoïdes en 2018 (clothianidine, imidaclopride, thiaméthoxame), mais des dérogations persistent et d'autres molécules posent des problèmes similaires (sulfoxaflor, flupyradifurone).

3. Les parasites et pathogènes

Le varroa (Varroa destructor), un acarien parasite originaire d'Asie, infeste la quasi-totalité des colonies d'abeilles domestiques en Europe depuis les années 1980. Il se nourrit du corps gras des abeilles et transmet des virus (DWV, virus des ailes déformées). Sans traitement, une colonie infestée meurt en un à trois ans.

4. Le changement climatique

La modification des calendriers de floraison crée des décalages temporels (« mismatches ») entre l'émergence des pollinisateurs et la disponibilité des fleurs. Les événements extrêmes (canicules, gels tardifs) détruisent les ressources florales. En montagne, les espèces remontent en altitude — jusqu'à ne plus avoir d'espace.

5. Les espèces envahissantes

Le frelon asiatique (Vespa velutina), arrivé en France en 2004, est un prédateur redoutable des abeilles domestiques. Une seule colonie de frelons peut capturer plusieurs dizaines de milliers d'abeilles en une saison.

Les solutions : protéger les pollinisateurs

À l'échelle des politiques publiques

  • Le Plan national en faveur des insectes pollinisateurs et de la pollinisation 2021-2026 (France) fixe des objectifs de réduction des pesticides, de restauration des habitats et de surveillance des populations.
  • La stratégie européenne pour la biodiversité à l'horizon 2030 prévoit de réduire de 50 % l'utilisation des pesticides chimiques et de restaurer 25 000 km de cours d'eau.
  • L'inscription des pollinisateurs dans les évaluations de la politique agricole commune (PAC) conditionne certaines aides à des pratiques favorables (jachères fleuries, bandes enherbées).

À l'échelle locale

  • Semer des prairies fleuries avec des espèces locales à floraison étalée (de mars à octobre)
  • Maintenir les haies, talus et lisières — un mètre linéaire de haie peut abriter des dizaines d'espèces de pollinisateurs sauvages
  • Installer des « hôtels à insectes » — utiles pour les abeilles solitaires (osmies, mégachiles)
  • Réduire la tonte : laisser pousser le trèfle, les pissenlits et les pâquerettes dans les espaces verts

À l'échelle agricole

  • L'agroécologie et la diversification des cultures favorisent les pollinisateurs naturels
  • Le biocontrôle remplace les insecticides par des prédateurs naturels ou des micro-organismes
  • Les bandes fleuries en bordure de champs offrent des ressources alimentaires et des refuges

FAQ

Les abeilles domestiques sont-elles les seuls pollinisateurs importants ?

Non. Les abeilles domestiques (Apis mellifera) sont les plus connues, mais les abeilles sauvages (environ 1 000 espèces en France), les bourdons, les papillons, les syrphes et même certains coléoptères assurent une part significative de la pollinisation. Pour certaines cultures comme la tomate, ce sont les bourdons qui sont les pollinisateurs les plus efficaces grâce à leur technique de vibration (« buzz pollination »).

Peut-on polliniser artificiellement ?

Techniquement, oui. Dans certaines régions du Sichuan (Chine), des ouvriers pollinisent manuellement les poiriers à l'aide de pinceaux depuis les années 1990. Mais cette approche est impraticable à grande échelle : elle coûte entre 2 000 et 5 000 dollars par hectare (Allsopp et al., 2008), contre un service gratuit rendu par les pollinisateurs naturels. Des drones pollinisateurs sont à l'étude, mais ils restent à un stade expérimental.

Quel est le lien entre pollinisation et changement climatique ?

Le changement climatique perturbe les synchronismes entre floraison et activité des pollinisateurs. Une étude publiée dans Science (Kudo & Ida, 2013) a montré que dans les montagnes du Japon, l'avancement de la fonte des neiges décalait la floraison de certaines plantes alpines de deux à trois semaines — sans que les bourdons adaptent leur cycle en conséquence. Ce désajustement réduit le succès reproducteur des plantes et les ressources alimentaires des insectes.

Combien d'espèces d'abeilles existent dans le monde ?

On recense environ 20 000 espèces d'abeilles dans le monde (Michener, The Bees of the World, 2007). La France en compte environ 1 000 espèces (OPIE, 2023). La grande majorité sont des abeilles solitaires — seules quelques espèces vivent en colonies, dont l'abeille domestique et les bourdons.

Pour aller plus loin

  • IPBES, Rapport d'évaluation sur les pollinisateurs, la pollinisation et la production alimentaire, 2016
  • Gallai N. et al., « Economic valuation of the vulnerability of world agriculture confronted with pollinator decline », Ecological Economics, 2009
  • Hallmann C. et al., « More than 75 percent decline over 27 years in total flying insect biomass in protected areas », PLOS ONE, 2017
  • ANSES, Mortalité des colonies d'abeilles — rapport annuel, 2023
  • Ollerton J. et al., « How many flowering plants are pollinated by animals? », Oikos, 2011
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