Permaculture : principes, éthique et mise en pratique

11 min de lecture
Lien copié dans le presse-papiers

En 1978, deux Australiens publient un livre qui va transformer la manière dont des millions de personnes pensent leur rapport à la terre. Bill Mollison, biologiste et professeur à l'université de Tasmanie, et David Holmgren, étudiant en design environnemental, signent Permaculture One — un ouvrage qui pose les bases d'un système de design holistique pensé pour produire de la nourriture, de l'énergie et de l'habitat en s'inspirant des écosystèmes naturels. Près de cinquante ans plus tard, le mot « permaculture » est devenu un phénomène mondial. Mais il reste largement incompris.

En résumé : la permaculture (contraction de permanent agriculture, puis de permanent culture) est un système de design qui s'appuie sur l'observation des écosystèmes naturels pour concevoir des habitats humains durables. Elle repose sur 3 éthiques fondamentales (prendre soin de la Terre, prendre soin des humains, partager équitablement) et 12 principes de design formalisés par David Holmgren en 2002. La permaculture n'est ni un label, ni une technique agricole isolée : c'est une méthodologie globale.

Définition : qu'est-ce que la permaculture ?

Le terme « permaculture » est forgé par Bill Mollison et David Holmgren dans les années 1970. À l'origine, il désigne une « agriculture permanente » — un système de production alimentaire qui imite la stabilité et la résilience des écosystèmes naturels. Holmgren élargit ensuite le concept à une « culture permanente » englobant l'habitat, l'énergie, l'économie et les relations sociales.

La permaculture n'est pas une technique agricole : c'est une méthodologie de design. Elle propose une grille de lecture et des outils pour concevoir des systèmes — un jardin, une ferme, un quartier, une organisation — qui soient productifs, résilients et économes en énergie. Sa force réside dans l'intégration : chaque élément du système remplit plusieurs fonctions, et chaque fonction est assurée par plusieurs éléments.

Mollison résumait sa philosophie par une formule devenue célèbre : « Travailler avec la nature, et non contre elle. »

Les 3 éthiques fondamentales

La permaculture repose sur un socle éthique non négociable, sans lequel les principes et les techniques perdent leur sens :

1. Prendre soin de la Terre (Earth Care)

Protéger et régénérer les sols, l'eau, l'air et la biodiversité. L'humain est un élément de l'écosystème, pas son propriétaire. Concrètement, cela signifie : ne pas dégrader les sols, ne pas polluer les eaux, favoriser la diversité du vivant, planter davantage que ce que l'on prélève.

2. Prendre soin des humains (People Care)

Assurer les besoins fondamentaux — nourriture, abri, éducation, travail, lien social — de manière durable et équitable. Un design permacole qui épuise les personnes qui le mettent en œuvre est un échec, même s'il est productif.

3. Partager équitablement (Fair Share)

Redistribuer les surplus — de production, de temps, d'énergie, de savoirs. Cette éthique recouvre la notion de limites : consommer ce dont on a besoin, produire des surplus et les partager. Holmgren reformule ce principe en « limiter la consommation et redistribuer les surplus ».

Les 12 principes de design de Holmgren

En 2002, David Holmgren publie Permaculture: Principles and Pathways Beyond Sustainability, dans lequel il formalise 12 principes de design. Ces principes ne sont pas des recettes : ce sont des guides de réflexion pour concevoir des systèmes durables.

1. Observer et interagir

Avant d'agir, observer. Un an d'observation du terrain (ensoleillement, vents dominants, drainage, faune, végétation spontanée) vaut mieux qu'un plan dessiné depuis un bureau. « La beauté est dans l'œil de celui qui observe » — ce principe rappelle que chaque site est unique.

2. Capter et stocker l'énergie

L'énergie (solaire, hydraulique, éolienne, biologique) est abondante mais éphémère. Le design permacole vise à la capter au moment où elle est disponible et à la stocker sous des formes utilisables : eau de pluie dans des citernes, énergie solaire dans la biomasse des arbres, chaleur dans les murs d'un bâtiment bioclimatique.

3. Obtenir une production

Un système permacole doit produire — de la nourriture, du bois, de l'énergie, de la fibre. La productivité n'est pas un gros mot : elle est la condition de l'autonomie.

4. Appliquer l'autorégulation et accepter la rétroaction

Concevoir des systèmes qui se régulent eux-mêmes. Les coccinelles régulent les pucerons. Les poules régulent les limaces. Un verger diversifié résiste mieux aux maladies qu'une monoculture. Le design doit intégrer ces boucles de rétroaction naturelles.

5. Utiliser et valoriser les ressources renouvelables

Préférer l'énergie solaire à l'électricité fossile, le bois de haie au plastique, le compost à l'engrais de synthèse. Réduire la dépendance aux ressources non renouvelables.

6. Ne produire aucun déchet

Dans la nature, il n'y a pas de déchet : tout est ressource pour un autre organisme. Le design permacole vise le même objectif : les feuilles mortes deviennent du compost, les eaux grises irriguent les arbres, les résidus de cuisine nourrissent les poules.

7. Design : des motifs aux détails

Observer les motifs (patterns) de la nature — spirales, ramifications, réseaux, ondulations — et les reproduire dans le design. Planifier d'abord la structure globale (zones, secteurs, flux), puis affiner les détails.

8. Intégrer plutôt que séparer

Chaque élément remplit plusieurs fonctions ; chaque fonction est assurée par plusieurs éléments. Un arbre fruitier produit de la nourriture, de l'ombre, du bois, de la matière organique et de l'habitat pour les oiseaux. Le poulailler est placé près du potager : les poules mangent les ravageurs et fertilisent le sol.

9. Utiliser des solutions lentes et à petite échelle

Les systèmes lents et petits sont plus faciles à maintenir, moins gourmands en énergie et plus résilients. Mieux vaut un petit potager productif qu'un grand jardin débordé.

10. Utiliser et valoriser la diversité

La monoculture est fragile. La diversité — des espèces, des variétés, des activités, des compétences — est une assurance contre les risques. « Ne mettez pas tous vos œufs dans le même panier » est un principe permacole avant d'être un proverbe.

11. Utiliser les bordures et valoriser la marge

Les interfaces entre deux milieux (lisière forêt-prairie, bordure eau-terre, haie-champ) sont les zones les plus riches en biodiversité et en interactions. Le design permacole maximise ces bordures — d'où les formes sinueuses des buttes, des mares et des chemins.

12. Face au changement, être inventif

Le changement est inévitable — climatique, économique, social. Un bon design est adaptable. Répondre de manière créative aux perturbations, pas de manière rigide.

Les outils du design permacole

Le zonage

Le terrain est divisé en zones concentriques, de la plus fréquentée (zone 0 : l'habitat) à la plus sauvage (zone 5 : la nature non gérée) :

ZoneUsageExemples
0HabitatMaison, serre attenante, composteur de cuisine
1Jardin intensifPotager, plantes aromatiques, petits fruits
2Verger, petit élevageArbres fruitiers, poulailler, ruches
3Grandes culturesCéréales, prairies, agroforesterie
4Semi-sauvageBois, pâturages extensifs, récolte de sauvage
5Nature sauvageRéserve de biodiversité, observation

L'analyse sectorielle

Identifier les flux d'énergie qui traversent le site : soleil (orientation), vent (direction dominante), eau (pente, ruissellement), bruit, vues. Le design positionne les éléments en fonction de ces flux : haie brise-vent au nord, mare en point bas, verger en exposition sud.

Les guildes

Une guilde est un ensemble de plantes (et parfois d'animaux) qui se rendent mutuellement service. L'exemple classique est la guilde des « trois sœurs » mésoaméricaine : le maïs sert de tuteur au haricot, le haricot fixe l'azote atmosphérique, la courge couvre le sol et limite les adventices.

Exemples concrets

La ferme du Bec Hellouin (Normandie)

Fondée en 2006 par Charles et Perrine Hervé-Gruyer, cette micro-ferme de 1,4 hectare est devenue une référence mondiale. Une étude menée par l'INRA et AgroParisTech (2012-2015) a montré qu'elle dégageait un revenu supérieur au SMIC sur une surface de 1 000 m² cultivés en maraîchage intensif sur sol vivant — soit une productivité par mètre carré comparable ou supérieure aux exploitations conventionnelles (Guégan & Léger, INRA, 2015).

Le jardin-forêt de Martin Crawford (Angleterre)

Depuis 1994, Martin Crawford développe un jardin-forêt de 2 000 m² dans le Devon. Ce système multi-strates (canopée, sous-étage, arbustes, herbacées, couvre-sol, racines, lianes) produit plus de 500 espèces utiles avec un entretien estimé à un jour par semaine — après une phase d'installation de 5 à 7 ans. Son ouvrage Creating a Forest Garden (2010) a inspiré des milliers de projets en Europe.

Les Incroyables Comestibles

Né à Todmorden (Angleterre) en 2008, ce mouvement citoyen installe des bacs de culture en permaculture dans l'espace public : devant les écoles, les gares, les hôpitaux. En France, plus de 800 groupes locaux participent à l'initiative (Incroyables Comestibles France, 2024). L'objectif n'est pas l'autosuffisance mais la reconnexion des habitants à la production alimentaire.

Permaculture et agriculture biologique : quelles différences ?

La permaculture et le bio poursuivent des objectifs proches mais ne se situent pas au même niveau :

  • Le bio est un cahier des charges réglementaire (règlement UE 2018/848) qui interdit certains intrants et impose des pratiques. C'est un label produit — on certifie une pomme, pas un écosystème.
  • La permaculture est une méthodologie de design — on conçoit un système, pas un produit. Il n'existe pas de label permaculture, et les formations sont délivrées par des organismes privés (Certificat de Design en Permaculture, ou PDC, d'une durée standard de 72 heures).

En pratique, une ferme permacole est souvent bio de fait — mais pas toujours certifiée, car la certification a un coût (300 à 2 000 euros par an selon la taille) que les micro-fermes ne peuvent pas toujours assumer. Inversement, l'agriculture biologique certifiée peut être pratiquée en monoculture intensive — ce que la permaculture rejette par principe.

Les limites et les critiques

Le rendement par hectare

La permaculture excelle en rendement par mètre carré sur de petites surfaces intensivement gérées. Mais elle peine à se substituer à l'agriculture mécanisée sur de grandes surfaces céréalières. Le défi est moins technique que social : la permaculture demande davantage de main-d'œuvre, ce qui suppose une revalorisation du travail agricole et une relocalisation de la production alimentaire.

Le manque de données scientifiques

Les études rigoureuses sur la productivité et la viabilité économique de la permaculture restent peu nombreuses. L'étude INRA/AgroParisTech sur le Bec Hellouin est l'une des rares à fournir des données chiffrées sur une micro-ferme. Des méta-analyses plus larges seraient nécessaires pour valider les résultats observés à plus grande échelle.

La confusion médiatique

Le succès populaire de la permaculture a engendré une inflation de contenus approximatifs sur les réseaux sociaux. La butte de culture « Hügelkultur » est devenue un symbole — parfois inapproprié sur certains sols — et le terme « permaculture » est utilisé pour désigner tout et son contraire, du jardin partagé au survivalisme.

FAQ

Faut-il une formation pour pratiquer la permaculture ?

Non, on peut commencer par observer son terrain, lire les ouvrages fondateurs (Mollison, Holmgren) et expérimenter à petite échelle. Mais le Certificat de Design en Permaculture (PDC), formation de 72 heures standardisée au niveau mondial, offre une base solide en méthodologie de design. En France, il coûte entre 800 et 1 200 euros selon les organismes.

La permaculture est-elle rentable économiquement ?

Oui, sur de petites surfaces en maraîchage diversifié et en vente directe. L'étude INRA/AgroParisTech du Bec Hellouin montre un revenu net de 26 000 euros pour 1 000 m² cultivés. Mais la rentabilité dépend fortement du circuit de vente (direct vs grossiste), de la localisation (proximité urbaine) et du temps de travail accepté.

Peut-on faire de la permaculture en ville ?

Absolument. La permaculture urbaine adapte les principes à de petits espaces : balcons, toits, cours intérieures, jardins partagés. Les techniques incluent la culture en bacs, le compostage en lombricomposteur, les spirales aromatiques et les murs végétalisés. L'enjeu en ville est moins la production alimentaire que la reconnexion au vivant et la gestion de l'eau de pluie.

Quelle est la différence entre permaculture et agroécologie ?

L'agroécologie est centrée sur le système agricole : elle applique les principes de l'écologie à la production alimentaire. La permaculture est plus large : elle englobe l'habitat, l'énergie, l'économie, les relations sociales et la gouvernance. En pratique, les deux approches partagent de nombreuses techniques (associations de cultures, couverture des sols, biodiversité fonctionnelle), mais la permaculture propose un cadre de design global que l'agroécologie n'a pas.

Pour aller plus loin

  • Mollison B. & Holmgren D., Permaculture One, Transworld Publishers, 1978
  • Holmgren D., Permaculture: Principles and Pathways Beyond Sustainability, Holmgren Design Services, 2002
  • Crawford M., Creating a Forest Garden, Green Books, 2010
  • Hervé-Gruyer C. & P., Permaculture : guérir la Terre, nourrir les hommes, Actes Sud, 2014
  • Guégan S. & Léger F., Étude de la productivité de la ferme du Bec Hellouin, INRA/AgroParisTech, 2015
  • FAO, Les 13 principes de l'agroécologie, 2018
Lien copié dans le presse-papiers

À lire aussi