Aller au contenu

Nature positive : définition et cadre mondial

Par Philippe D.

6 min de lecture
Lien copié dans le presse-papiers

Introduction#

La nature positive s'impose depuis 2022 comme l'un des concepts centraux des politiques environnementales mondiales. Contrairement à la neutralité, qui vise à ne pas dégrader davantage, la nature positive fixe un objectif ambitieux : stopper et inverser la perte de biodiversité d'ici 2030, puis engager un rétablissement complet de la nature d'ici 2050. Ce basculement sémantique traduit une rupture profonde avec les logiques compensatoires antérieures. Cet article définit précisément ce concept, présente le cadre institutionnel qui le porte et l'oppose à la notion de neutralité en matière de biodiversité.

Définition scientifique de la nature positive#

La nature positive, ou nature-positive en anglais, désigne un état global dans lequel la biodiversité de la Terre augmente nette de toute activité humaine par rapport à une ligne de base définie en 2020. L'initiative internationale Nature Positive Initiative, qui regroupe des organisations comme le WWF, l'UICN et le TNFD, propose cette définition opérationnelle : des gains mesurables en termes de santé, abondance, diversité et résilience des espèces, des écosystèmes et des processus naturels.

Ce concept repose sur trois exigences simultanées :

  • Halte à la perte : ne plus détruire d'habitats naturels à l'état originel.
  • Restauration nette : remettre en bon état davantage d'écosystèmes qu'il n'en est dégradé chaque année.
  • Gestion durable : maintenir dans le temps les gains obtenus.

La notion de net gain (gain net) est centrale : chaque projet économique devrait, au bilan, laisser la biodiversité dans un état meilleur qu'avant son démarrage. Cette logique, déjà inscrite dans la législation britannique (Environment Act 2021), commence à s'imposer dans d'autres pays.

Le cadre mondial de Kunming-Montréal#

Le Cadre mondial de la biodiversité de Kunming-Montréal, adopté en décembre 2022 lors de la COP15 de la Convention sur la diversité biologique (CDB), constitue le principal dispositif politique associé à l'objectif nature positive. Il fixe 23 cibles à l'horizon 2030 et une vision à 2050.

Parmi les cibles les plus structurantes :

  • Cible 3 (« 30x30 ») : protéger et gérer efficacement 30 % des terres, eaux intérieures et océans d'ici 2030.
  • Cible 2 : restaurer 30 % des écosystèmes terrestres et marins dégradés d'ici 2030.
  • Cible 19 : mobiliser 200 milliards de dollars par an pour la biodiversité, dont 30 milliards de financements internationaux vers les pays en développement.

La mission du cadre est explicitement formulée : « Prendre des mesures urgentes pour stopper et inverser la perte de la biodiversité afin de mettre la nature sur la voie du rétablissement au profit des populations et de la planète. » Cette formulation illustre la rupture avec les accords antérieurs de Nagoya (2010), qui avaient échoué à enrayer le déclin.

Un point crucial : le Cadre n'utilise pas directement le terme nature positive, mais sa mission 2030 en est la traduction politique directe. L'objectif nature positive agit comme un cadre de référence scientifique qui donne corps aux engagements diplomatiques.

Nature positive vs neutralité en biodiversité : quelle différence ?#

La confusion entre nature positive et neutralité en biodiversité (ou No Net Loss) est fréquente. Leur distinction est pourtant fondamentale.

La neutralité en biodiversité repose sur la logique de compensation : une destruction d'habitat est admise si elle est compensée ailleurs, à valeur équivalente. L'empreinte nette sur la biodiversité doit être nulle. Ce principe est intégré dans la séquence ERC (Éviter, Réduire, Compenser), utilisée dans les études d'impact en France et dans l'Union européenne. Il vise à ne pas aggraver la situation, non à l'améliorer.

La nature positive va au-delà : elle exige un solde positif. Le gain biodiversité obtenu par restauration et protection doit excéder les pertes résiduelles. Autrement dit, la séquence ERC reste valide, mais le seuil de compensation n'est plus la neutralité, c'est le gain net.

CritèreNeutralité (No Net Loss)Nature positive (Net Gain)
ObjectifSolde nulSolde positif
LogiqueCompenser les pertesRestaurer au-delà des pertes
Résultat attenduMaintien de l'état actuelAmélioration nette
Horizon temporelContinu2030 (arrêt) / 2050 (rétablissement)

Une analogie avec le climat aide à saisir la nuance : la neutralité carbone vise à équilibrer émissions et absorptions (zéro net), tandis que la nature positive n'a pas d'équivalent strict en climatologie, car en matière de biodiversité, les pertes passées sont si considérables que la simple neutralité ne suffit plus.

Les limites et débats autour du concept#

Si la nature positive fait consensus sur le fond, plusieurs critiques méritent d'être posées.

La définition reste floue quant à la ligne de base. Nature positive par rapport à quand ? À l'état de 2020, à l'état préindustriel, à un écosystème de référence ? Les méthodologies de mesure de la biodiversité, indices d'abondance des espèces, intégrité des écosystèmes, fonctions écologiques, sont encore en cours de standardisation internationale.

Le risque de greenwashing est réel. Une analyse de 2024 souligne que sans législation contraignante sur le net gain en biodiversité, les engagements volontaires des entreprises risquent de maintenir le déclin tout en affichant une rhétorique nature positive. Le passage des mots aux mesures est le principal défi de la prochaine décennie.

La tension entre économie et écologie demeure entière. Atteindre les cibles 30x30 tout en répondant aux besoins alimentaires, énergétiques et de développement des pays du Sud suppose des financements massifs et une gouvernance internationale encore inexistante à la hauteur des enjeux.

Applications concrètes#

Des entreprises et États commencent à opérationnaliser la nature positive via plusieurs leviers :

  • Cartographie des dépendances à la nature (cadre TNFD, Taskforce on Nature-related Financial Disclosures) pour identifier les impacts et risques biodiversité.
  • Plans de restauration écologique intégrés aux stratégies RSE.
  • Marchés de crédits biodiversité, encore embryonnaires, sur le modèle des marchés carbone, avec les mêmes risques d'instrumentalisation.
  • Législation : le règlement européen sur la restauration de la nature (Nature Restoration Law, 2024) impose des cibles contraignantes de restauration aux États membres.

Ces concepts sont directement liés à d'autres notions clés comme les services écosystémiques et le capital naturel, qui constituent les fondements économiques et écologiques de la nature positive.

Conclusion#

La nature positive marque un tournant conceptuel majeur : l'ambition ne se limite plus à ralentir la destruction, mais à inverser activement le déclin du vivant. Le cadre Kunming-Montréal lui confère une légitimité politique mondiale, mais la réussite dépendra de la capacité à traduire cet objectif en obligations juridiques mesurables et financées. La différence avec la neutralité n'est pas qu'une nuance de vocabulaire, c'est une rupture de logique qui engage une responsabilité collective d'une tout autre ampleur.


Sources#

PD

Philippe D.

Ingénieur & vulgarisateur technique

Lien copié dans le presse-papiers

À lire aussi