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Mycorhizes et réseau mycélien — Le wood wide web qui connecte les forêts

Par Philippe D.

6 min de lecture
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Un réseau souterrain plus vaste que l''Internet#

Sous chaque forêt se cache un réseau dont l''échelle défie l''imagination. Des filaments microscopiques — les hyphes — tissent une toile souterraine reliant entre eux la quasi-totalité des arbres terrestres. Ce réseau, formé par les champignons mycorhiziens, porte un surnom évocateur : le wood wide web. Pour bien comprendre ce mécanisme, il faut d''abord revenir à la relation fondamentale qui le rend possible : la mycorhize.

Qu''est-ce qu''une mycorhize ?#

Le terme mycorhize vient du grec myco (champignon) et rhiza (racine). Il désigne une association symbiotique entre un champignon et les racines d''une plante. Concrètement, cela signifie que les deux organismes s''échangent des ressources vitales : la plante fournit au champignon des sucres issus de la photosynthèse, tandis que le champignon étend considérablement la surface d''absorption racinaire, captant eau et nutriments (phosphore, azote) que la plante ne pourrait atteindre seule.

Trois éléments sont à retenir :

  1. L''ancienneté : cette symbiose existe depuis au moins 450 millions d''années — bien avant l''apparition des premiers dinosaures.
  2. L''universalité : entre 70 % et 90 % des plantes terrestres forment des associations mycorhiziennes.
  3. La diversité : on distingue principalement les mycorhizes arbusculaires (les plus répandues), les ectomycorhizes (associées aux chênes, hêtres, pins) et les mycorhizes éricoïdes (bruyères).

Du champignon isolé au réseau mycélien#

Lorsque les hyphes de champignons mycorhiziens colonisent les racines de plusieurs arbres, ils ne restent pas cloisonnés. Les filaments fusionnent par un processus appelé anastomose, créant un maillage continu qui interconnecte des dizaines, parfois des centaines d''arbres. C''est ce maillage qu''on appelle le réseau mycélien ou réseau mycorhizien commun (CMN, Common Mycorrhizal Network).

Ce réseau fonctionne comme une infrastructure de transport souterraine. Il permet la circulation de :

  • Carbone sous forme de sucres, des arbres adultes vers les jeunes plants qui manquent de lumière
  • Nutriments (phosphore, azote) redistribués entre arbres selon leurs besoins
  • Signaux chimiques d''alerte en cas d''attaque de parasites ou d''herbivores
  • Eau, transférée des zones humides vers les zones plus sèches

Le wood wide web : une métaphore devenue concept scientifique#

L''expression « wood wide web » a été popularisée dans les années 1990 par la forestière canadienne Suzanne Simard. Ses travaux pionniers ont démontré que les arbres ne sont pas des individus isolés en compétition, mais des membres d''un réseau coopératif structuré.

Simard a notamment identifié le rôle des arbres-mères : les plus vieux et les plus grands arbres d''une forêt servent de hubs dans le réseau mycélien. Ils redistribuent davantage de carbone vers les jeunes pousses, en particulier vers leur propre descendance. Cette découverte a bouleversé la vision darwinienne classique de la forêt comme simple arène de compétition.

Un puits de carbone sous-estimé#

C''est ici que le sujet prend une dimension climatique majeure. Une méta-analyse publiée en juin 2023 dans la revue Current Biology, menée par le Dr Heidi-Jayne Hawkins et cosignée par Toby Kiers, a quantifié pour la première fois le flux de carbone vers les champignons mycorhiziens à l''échelle planétaire.

Le résultat est spectaculaire : les plantes terrestres transfèrent environ 13,12 gigatonnes de CO₂ équivalent par an vers les champignons mycorhiziens. Cela représente environ 36 % des émissions annuelles mondiales de combustibles fossiles — soit davantage que les émissions annuelles de la Chine.

La répartition par type de mycorhize est la suivante :

  • Ectomycorhizes : 9,07 Gt CO₂e/an
  • Mycorhizes arbusculaires : 3,93 Gt CO₂e/an
  • Mycorhizes éricoïdes : 0,12 Gt CO₂e/an

Ce carbone est stocké dans la biomasse fongique souterraine et contribue à enrichir le sol en matière organique. Pourtant, les réseaux mycorhiziens sont presque totalement absents des modèles climatiques et des stratégies de compensation carbone.

Tyler Prize 2026 : la reconnaissance scientifique#

En janvier 2026, la biologiste néerlandaise Toby Kiers (Vrije Universiteit Amsterdam) a reçu le Tyler Prize for Environmental Achievement — considéré comme le « Nobel de l''environnement ». Elle est la plus jeune lauréate féminine de l''histoire du prix.

Kiers est cofondatrice de SPUN (Society for the Protection of Underground Networks), une organisation qui cartographie les réseaux mycorhiziens mondiaux à travers l''Underground Atlas. Son constat est alarmant : 90 % des écosystèmes souterrains fongiques les plus diversifiés ne bénéficient d''aucune protection.

Pour y remédier, SPUN a lancé le programme Underground Advocates en partenariat avec le programme More-than-Human-Life (MOTH) de la faculté de droit de l''Université de New York, afin d''équiper les scientifiques de compétences juridiques pour défendre ces réseaux.

Menaces sur le réseau#

Le wood wide web, malgré sa résilience apparente, est vulnérable :

  • Déforestation : couper les arbres détruit les nœuds du réseau. La déforestation tropicale est la menace la plus immédiate.
  • Agriculture intensive : le labour répété brise les filaments mycéliens. Les fongicides les éliminent directement.
  • Changement climatique : la hausse des températures modifie la composition des communautés fongiques, perturbant les associations établies.
  • Pollution des sols : métaux lourds et PFAS altèrent la chimie du sol et affectent la viabilité des hyphes.

Implications pratiques#

La connaissance du réseau mycélien transforme déjà certaines pratiques :

Sylviculture : maintenir les arbres-mères lors des coupes forestières préserve la connectivité du réseau et favorise la régénération naturelle.

Agriculture : les cultures de couverture et la réduction du travail du sol favorisent le développement mycorhizien, diminuant le besoin en engrais phosphatés.

Restauration écologique : inoculer les sols dégradés avec des champignons mycorhiziens accélère la succession écologique et le retour de la végétation.

Urbanisme : préserver les corridors de sols non perturbés en ville permet de maintenir des connexions mycorhiziennes entre arbres urbains isolés.

Ce qu''il faut retenir#

Le réseau mycélien n''est pas une métaphore poétique. C''est une infrastructure biologique mesurable, quantifiable, et dont le rôle dans le cycle du carbone est désormais chiffré. Avec 13 gigatonnes de CO₂ transitant chaque année par ces réseaux, ignorer les champignons mycorhiziens dans les politiques climatiques revient à ignorer un puits de carbone équivalent à un tiers des émissions fossiles mondiales.

La prochaine frontière n''est pas dans l''espace. Elle est sous nos pieds.

Sources#

PD

Philippe D.

Ingénieur & vulgarisateur technique

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