Mangrove : écosystème côtier, biodiversité et séquestration carbone

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Qu'est-ce qu'une mangrove

Une mangrove est une forêt côtière tropicale et subtropicale qui s'étend sur les rivages et dans les embouchures fluviales, formant un écosystème unique à l'interface entre terre et mer. Contrairement aux forêts terrestres classiques, les mangroves prospèrent dans les zones inondées d'eau salée, grâce à des adaptations remarquables : des racines aériennes enchevêtrées (racines-échasses) qui résistent au sel, des feuilles coriaces qui contrôlent la désalinisation, et un système vasculaire spécialisé.

L'étymologie dérive du malais « manggi-manggi » ou du portugais « mangueira ». En français, on parle indifféremment de « mangrove » (la forêt) ou de « forêt de mangrove ».

Les mangroves couvrent aujourd'hui environ 152 000 km² répartis sur les côtes tropicales et subtropicales, soit moins de 0,4 % des forêts mondiales. Pourtant, leur importance écologique est disproportionnée : elles jouent un rôle de catalyseur biologique, de brise-lames côtier et de puits de carbone bleu.

Répartition géographique mondiale

Les mangroves s'étendent principalement entre 32° nord et 38° sud, avec une concentration en Asie du Sud-Est, Afrique de l'Ouest et Amérique latine.

Principaux pays producteurs de mangrove :

  • Indonésie : 30 % des mangroves mondiales (3,1 millions d'hectares)
  • Brésil : 7 % (plus grandes mangroves du continent américain)
  • Nigéria, Ghana, Benin : mangroves d'Afrique de l'Ouest (Guinée)
  • Inde, Bangladesh : déltas de l'Indus et du Gange-Brahmapoutre
  • Australie : côtes nord du Queensland et du Territoire du Nord
  • France (territoires d'outre-mer) : Guadeloupe, Guyane, Réunion

La répartition suit des gradients : les mangroves les plus riches en biodiversité se concentrent en Insulinde (Malaisie, Indonésie, Philippines) où les conditions de température, salinité et nutriments sont optimales.

Biodiversité exceptionnelle des mangroves

Plus de 1 500 espèces de plantes et d'animaux dépendent directement des mangroves ou les utilisent comme habitat crucial.

Flore

Environ 110 espèces d'arbres et arbustes halophiles (tolérants au sel) composent les mangroves. Les principales familles sont les Rhizophoraceae (dont Rhizophora mangle, palétuvier rouge), Acanthaceae et Sonneratiaceae. Les adaptations morphologiques incluent des feuilles épaisses cirées, des glandes de desalinisation, des systèmes racinaires horizontaux et des fruits vivipares (germination avant la chute).

Faune : les nurseries marines

Les mangroves fonctionnent comme gigantesques pépinières marines : environ 70 % des espèces de poissons commercialement importantes (thons, crevettes, huîtres, crabes) dépendent des mangroves pour leur reproduction et développement larve-juvénile. Un juvénile de bar ou de dorade passe ses premiers mois dans les eaux calmes et riches en nutriments des mangroves avant de migrer vers l'océan ouvert.

Les invertébrés (crabes, crevettes, mollusques, vers marins) atteignent des densités record en mangrove : jusqu'à 10 000 crustacés par m² de sédiment.

Les oiseaux (hérons, aigrettes, ibis, aigles pêcheurs) utilisent les mangroves comme perchoirs de chasse et dortoirs. Les mammifères incluent le dugong, les loutres et le singe-proboscis du Borneo, espèce strictement dépendante de la mangrove.

Fonctions écosystémiques critiques

1. Protection côtière

Les racines-échasses et l'enchevêtrement racinaire ralentissent l'énergie des vagues, réduisant l'érosion côtière. Une bande de mangrove de 100 mètres réduit l'impact des tempêtes tropicales de 66 %. Pendant le tsunami de 2004 en Indonésie, les côtes protégées par des mangroves ont enregistré moins de dégâts que les côtes dénudées. Aujourd'hui, les mangroves sont reconnues comme barrière biologique contre la montée des mers due au changement climatique.

2. Épuration et stockage de nutriments

Les mangroves capturent les sédiments et les nutriments drainés des terres (azote, phosphore) et les recyclent dans l'écosystème. Elles agissent comme des filtres biologiques, réduisant la pollution par ruissellement agricole et réduisant l'eutrophisation (sur-enrichissement) des zones côtières. Un hectare de mangrove traite l'équivalent de pollution de 10 à 50 hectares de terres agricoles.

3. Séquestration de carbone bleu

C'est l'une des functions les plus méconnues mais majeures : les mangroves séquestrent du CO₂ dans leur biomasse vivante ET dans les sédiments anoxiques (sans oxygène) sous-jacents. Le « carbone bleu » stocké dans les mangroves représente jusqu'à 10 fois plus de carbone par hectare que les forêts tropicales terrestres. Une mangrove adulte stocke 150 à 200 tonnes de carbone par hectare. La perte de mangrove libère non seulement le carbone stocké, mais déstabilise aussi les sédiments anciens, libérant du carbone fossile accumulé sur des millénaires.

Menaces et déclin

Environ 1/5e des mangroves mondiales ont déjà disparu.

Causes principales :

  • Développement côtier : 40 % de la perte. Ports, zones industrielles, résidentiels remplacent les mangroves.
  • Aquaculture : 35 % de la perte. Fermes de crevettes et poissons rasent les mangroves pour créer des bassins. Un hectare de mangrove produit 10 fois plus de richesse marine qu'une ferme de crevettes, mais le modèle économique à court terme prime.
  • Agriculture : 15 % de la perte. Riz, palme à huile, sucre.
  • Pollution (pétrole, eaux usées, pesticides) : dégrade graduellement sans disparition visible immédiate.
  • Changement climatique : élévation du niveau des mers (mangroves coinçées entre terre anthropisée et océan en montée), salinité extrême, tempêtes intenses.

Initiatives de conservation et restauration

Soren en France : bien que la France n'héberge que minuscules mangroves (Guadeloupe, Guyane), des initiatives de reboisement côtier prospèrent dans les collectivités d'outre-mer.

Indonesia : reconnaît l'importance stratégique des mangroves pour la pêche et l'atténuation climatique. Le gouvernement a lancé des programmes de restauration massifs (plus de 100 000 hectares replantés depuis 2010), bien que la perte continue de surpasser la restauration.

Émirats arabes unis : le programme « Mangrove Alliance » vise à restaurer 30 000 hectares de mangroves d'ici 2030, reconnus par l'ONU comme programme phare de restauration côtière.

WWF et Conservation International : campagnes globales de protection et restauration via acquisitions de terres côtières et engagement communautaire. Ces approches privilegient les droits des peuples autochtones et côtiers, reconnaissant que les mangroves prospèrent mieux quand gérées par les communautés locales qui en dépendent depuis générations.

Rôle des peuples autochtones

Les peuples autochtones côtiers (Meithei en Inde, Moken en Thaïlande, Bajau en Malaisie) gèrent depuis des siècles des mangroves de façon durable : pêche à bas impact, rotation des zones de récolte, transmission orale des connaissances écologiques. Les études montrent que les mangroves sous gestion autochtone affichent plus de biodiversité et une meilleure résilience. Les initiatives modernes de conservation réussissent mieux quand elles renforcent les droits collectifs autochtones et reconnaissent ces peuples comme gardiens de la forêt.

Cas d'usage économique : poisson et crevettes

Un pêcheur du Golfe du Bengale dépend entièrement de la mangrove des Sundarbans. Un hectare de mangrove produit environ 225 kg de poisson par an et 50 kg de crevettes, générant 500-700 USD de revenus. À l'inverse, une ferme de crevettes intensive nécessite l'abattage de 1,5 hectare de mangrove pour 0,5 hectare de bassin, produit 3-4 tonnes de crevettes par an (rendement très élevé), mais détruit le capital naturel. Quand la ferme épuise la ressource locale (10-15 ans), les pêcheurs n'ont plus rien.

Conclusion

Les mangroves sont parmi les écosystèmes les plus productifs et critiques de la planète. Arbres halophiles qui résistent à l'impossible, nurseries de 70 % de nos ressources marines, boucliers contre les tempêtes, puits de carbone bleu : elles concentrent une valeur naturelle disproportionnée. Leur disparition est un signal d'alerte triple : écologique (biodiversité), climatique (carbone) et économique (pêche). Leur restauration — surtout quand elle intègre les droits autochtones — est un des meilleurs investissements en résilience côtière.

Sources

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