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Extraction minière en eaux profondes : les fonds océaniques en danger

Par Philippe D.

9 min de lecture
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Extraction minière en eaux profondes : les fonds océaniques en danger

En janvier-février 2026, la revue Trends in Ecology & Evolution (Cell) publiait son horizon scan annuel des enjeux critiques pour la conservation biologique. Parmi les signaux d'alarme identifiés par les scientifiques figure en bonne place l'extraction minière en eaux profondes, ou deep-sea mining. Plus de 30 contrats d'exploration actifs ciblent aujourd'hui 560 km² de fonds océaniques pour y extraire cuivre, cobalt et nickel. Concrètement, cela signifie que des écosystèmes qui ont mis des millions d'années à se former sont sur le point d'être perturbés de manière potentiellement irréversible, et ce avant même que nous les ayons correctement inventoriés.

Qu'est-ce que le deep-sea mining ?#

Définition et contexte#

L'extraction minière en eaux profondes — désignée en anglais sous le terme deep-sea mining — désigne l'ensemble des opérations d'extraction de ressources minérales localisées sur ou sous les fonds océaniques, à des profondeurs généralement comprises entre 200 mètres et plus de 6 000 mètres.

Ce n'est pas une technologie nouvelle dans ses principes, mais son développement industriel à grande échelle est récent. Trois types de gisements font l'objet d'une exploration intensive :

  1. Les nodules polymétalliques : concrétions sphériques riches en manganèse, nickel, cobalt, cuivre et terres rares, qui se forment sur les fonds abyssaux en des millions d'années. La plaine abyssale du Pacifique, notamment la Zone de Clarion-Clipperton, en concentre des quantités colossales.
  2. Les encroûtements cobaltifères : couches minérales qui se déposent sur les flancs des monts sous-marins sur des dizaines de milliers d'années.
  3. Les sulfures polymétalliques : formations hydrothermales localisées autour des évents volcaniques sous-marins, riches en cuivre, zinc, or et argent.

Pourquoi maintenant ?#

La demande mondiale en métaux critiques explose. La transition énergétique — batteries de véhicules électriques, éoliennes, panneaux solaires, réseaux électriques — nécessite des quantités massives de cobalt, nickel et cuivre que les gisements terrestres peinent à satisfaire sans conséquences sociales et environnementales elles-mêmes problématiques. Le deep-sea mining se présente comme une alternative, avec l'argument que les fonds océaniques seraient des "déserts" sans vie significative.

C'est scientifiquement faux. Et c'est précisément là que réside le problème.

Les écosystèmes des grands fonds : une complexité méconnue#

Une biodiversité abyssale réelle et fragile#

Pour bien comprendre ce mécanisme, il faut déconstruire l'image des fonds marins comme zones stériles. Les écosystèmes abyssaux abritent une biodiversité remarquable, même si elle reste largement sous-inventoriée. On estime que moins de 0,1% des fonds océaniques ont été explorés en détail.

Les nodules polymétalliques eux-mêmes sont des habitats. Leur surface et leurs interstices abritent des éponges, des coraux, des ophiures, des holothuries, des polychètes et des milliers d'espèces de microfaune. Ces organismes forment des communautés structurées, avec des chaînes alimentaires propres, des cycles de nutriments spécifiques.

Trois éléments sont à retenir sur la particularité de ces écosystèmes :

Une régénération extrêmement lente : les nodules polymétalliques croissent à raison de quelques millimètres par million d'années. Les organismes qui y vivent ont des cycles de vie longs, des taux de reproduction faibles. Après une perturbation mécanique, les modèles les plus optimistes tablent sur plusieurs siècles pour une récupération partielle — et des millénaires pour une récupération complète.

Une endémicité élevée : de nombreuses espèces des grands fonds sont endémiques d'une zone géographique précise, voire d'un seul mont sous-marin. Leur disparition locale équivaut à une extinction globale.

Une dépendance aux sédiments : les communautés benthiques (organismes vivant sur le fond) sont directement liées aux caractéristiques physico-chimiques des sédiments. L'extraction minière remobilise ces sédiments en panaches qui peuvent se disperser sur des centaines de kilomètres, étouffant des communautés bien au-delà de la zone directement exploitée.

Les évents hydrothermaux : des oasis irremplaçables#

Les sites de sulfures polymétalliques sont associés aux évents hydrothermaux — ces cheminées volcaniques sous-marines qui expulsent des fluides à très haute température chargés en sulfures. Ces écosystèmes sont des cas à part dans la biologie marine : ils ne dépendent pas de la photosynthèse, mais de la chimiosynthèse. Des bactéries productrices d'énergie à partir de sulfures d'hydrogène constituent la base de chaînes alimentaires complexes abritant des vers tubicoles géants, des crevettes aveugles, des moules profondes.

Ces sites sont aussi des laboratoires naturels pour la biologie de l'évolution et l'astrobiologie — leur étude nourrit nos hypothèses sur la possibilité de vie dans les océans souterrains de lunes comme Europe ou Encelade. L'extraction minière sur ces sites serait une destruction irréversible d'informations biologiques que nous n'avons pas encore lues.

Le cadre réglementaire : l'ISA sous pression#

L'Autorité internationale des fonds marins#

L'Autorité internationale des fonds marins (ISA), basée à Kingston (Jamaïque), est l'organe international chargé de réguler l'exploration et l'exploitation des ressources minérales dans les eaux internationales — la Zone, qui couvre environ 50% des fonds océaniques mondiaux.

L'ISA a délivré plus de 30 contrats d'exploration couvrant des millions de km² depuis les années 2000. La pression pour passer de la phase d'exploration à la phase d'exploitation s'intensifie, portée par des États et des entreprises qui ont investi massivement dans la phase d'exploration.

Le cadre réglementaire censé encadrer cette exploitation — le code minier — est toujours en cours de négociation. Il est attendu depuis des années, et son absence constitue à la fois un vide juridique et un signal que la communauté internationale n'est pas prête à statuer sur ces questions.

La clause de déclenchement de Nauru#

En 2021, la République de Nauru, petit État insulaire du Pacifique, a invoqué une procédure prévue par la Convention de Montego Bay pour forcer l'ISA à finaliser son code minier dans les deux ans. Cette clause a créé une pression temporelle sans précédent : si le code n'était pas adopté avant juillet 2023, des entreprises pouvaient théoriquement demander des licences d'exploitation même en l'absence de cadre complet.

Cette procédure a suscité une controverse majeure dans la communauté scientifique. Des centaines de chercheurs, rejoints par des gouvernements et des organisations de conservation, ont appelé à un moratoire. La biodiversité marine des grands fonds était explicitement au cœur de leurs préoccupations.

Pourquoi l'irréversibilité est le problème central#

L'asymétrie temporelle fondamentale#

Concrètement, cela signifie que nous ne parlons pas ici d'une perturbation qui pourra être corrigée si nous changeons d'avis. L'asymétrie est fondamentale : une opération d'extraction minière se déroule sur quelques années ou décennies ; la récupération de l'écosystème, si elle est possible, se mesure en siècles à millénaires.

Cette asymétrie place le débat dans un registre éthique particulier. Nous n'avons pas affaire à un risque classique où l'on peut peser des bénéfices contre des coûts réversibles. Nous parlons de décisions dont les conséquences seront vécues par des générations qui n'ont aucun moyen d'y consentir.

L'ignorance comme facteur aggravant#

L'un des arguments les plus puissants des opposants au deep-sea mining est simple : nous ne savons pas ce que nous allons détruire. Les fonds océaniques restent l'un des espaces les moins explorés de la planète. Chaque nouvelle expédition scientifique dans la Zone de Clarion-Clipperton ou sur les monts sous-marins de l'Atlantique découvre des espèces nouvelles, des interactions inattendues.

Délivrer des permis d'exploitation dans des zones à peine explorées revient à détruire une bibliothèque sans en avoir fait l'inventaire. Le principe de précaution, pourtant central dans le droit international de l'environnement depuis Rio 1992, semble ici difficile à faire respecter face à des intérêts économiques massifs.

Les panaches sédimentaires : une menace diffuse#

L'impact du deep-sea mining ne se limite pas aux zones directement exploitées. Les opérations génèrent des panaches de sédiments remis en suspension qui peuvent dériver sur des distances allant de plusieurs dizaines à plusieurs centaines de kilomètres, selon les courants de fond. Ces panaches étouffent les organismes filtreurs, modifient la disponibilité de la lumière dans la colonne d'eau, et peuvent transporter des métaux lourds et des composés toxiques.

L'étendue réelle de ces panaches est encore mal modélisée — ce qui est en soi un problème majeur pour l'évaluation des impacts.

L'intersection avec d'autres crises environnementales#

Le deep-sea mining ne se développe pas dans un vide. Les écosystèmes marins profonds sont déjà soumis à plusieurs pressions cumulatives : réchauffement des eaux, désoxygénation, acidification liée à l'absorption de CO₂ atmosphérique. Ces perturbations modifient les conditions dans lesquelles les organismes abyssaux vivent et se reproduisent.

Ajouter une perturbation mécanique massive à ces stress existants, c'est prendre un risque supplémentaire sur des systèmes déjà fragilisés. Les organismes peu mobiles des fonds marins ne peuvent pas fuir ; ils meurent ou survivent sur place.

Par ailleurs, le phytoplancton et l'ensemble de la chaîne trophique pélagique (dans la colonne d'eau) dépendent d'un fond marin fonctionnel pour le recyclage des nutriments. Perturber les fonds, c'est potentiellement dérégler des mécanismes biogéochimiques qui remontent jusqu'en surface.

Ce que préconise la communauté scientifique#

Trois éléments sont à retenir concernant la position scientifique dominante :

Un moratoire provisoire jusqu'à ce que les écosystèmes ciblés soient suffisamment documentés et que les impacts des opérations test soient évalués sur le long terme. Plusieurs pays, dont la France, l'Allemagne, le Chili et le Costa Rica, ont soutenu cette position.

Des zones de référence protégées dans chaque zone d'exploitation potentielle, permettant de disposer d'un état de référence non perturbé pour évaluer les impacts à long terme.

Un renforcement de la gouvernance internationale via l'ISA, avec une représentation accrue des scientifiques et des organisations de conservation dans les processus de décision, aujourd'hui largement dominés par les États exploitants et les entreprises minières.

Conclusion : une frontière à ne pas franchir trop vite#

L'extraction minière en eaux profondes illustre un dilemme récurrent dans la transition écologique : les solutions à une crise environnementale (ici, la demande en métaux pour la transition énergétique) peuvent créer de nouvelles crises environnementales si elles ne sont pas soigneusement évaluées.

Pour bien comprendre ce mécanisme : il n'existe pas de transition énergétique sans matériaux. Mais il existe différentes manières de se procurer ces matériaux, avec des niveaux de risque et d'irréversibilité très différents. L'efficacité dans l'usage des métaux, le recyclage, la conception sobre en ressources critiques sont des alternatives qui méritent d'être pleinement exploitées avant de se tourner vers des gisements dont l'exploitation implique de détruire des écosystèmes uniques et irreconstituables.

La frontière entre exploration et exploitation est, dans le cas des fonds marins, une frontière qu'il est très difficile de retraverser. C'est pourquoi la précaution n'est pas ici une posture idéologique : c'est une exigence rationnelle face à une irréversibilité documentée.


Pour aller plus loin :

Source :

  • Trends in Ecology & Evolution (Cell) — "A horizon scan of biological conservation issues for 2026" (janvier-février 2026)
PD

Philippe D.

Ingénieur & vulgarisateur technique

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