Érosion des sols : définition, causes et conséquences

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75 milliards de tonnes de sols perdues chaque année dans le monde. L'érosion des sols — ce processus de détachement, de transport et de dépôt des particules de la couche superficielle terrestre — constitue l'une des crises environnementales les plus silencieuses et les plus dévastatrices du XXIe siècle. Pourtant, elle reste largement méconnue du grand public.

En France, 17 % du territoire est touché, les terres agricoles perdent en moyenne 1,5 tonne de sol par hectare et par an, et 40 % des surfaces cultivées présentent une dégradation modérée. Derrière ces chiffres, un enjeu concret : la sécurité alimentaire, la qualité de l'eau et la biodiversité sont directement menacées.

Ce dossier décrypte les mécanismes de l'érosion des sols, ses différentes formes, les causes qui l'accélèrent et les solutions pour la freiner.

Qu'est-ce que l'érosion des sols ?

L'érosion des sols désigne l'ensemble des processus naturels qui entraînent le détachement, le transport et le dépôt de particules de la couche superficielle de la croûte terrestre. Ce phénomène existe depuis la formation des continents — il sculpte les paysages, creuse les vallées, modèle les littoraux.

Le problème survient lorsque la vitesse d'érosion dépasse la vitesse de formation des sols. L'INRAE estime qu'en zone tempérée atlantique, un sol se forme au rythme de 0,02 à 0,1 mm par an. L'érosion, elle, arrache en moyenne 1 mm par an — un rythme dix à cinquante fois supérieur à la régénération naturelle (source : Ministère de l'Agriculture).

Le sol n'est pas un simple support inerte. C'est un écosystème vivant, riche en micro-organismes, champignons, insectes et vers de terre, qui assure des fonctions essentielles : stockage du carbone, filtration de l'eau, support de la végétation, régulation du climat. Perdre du sol, c'est perdre ces services écosystémiques que la nature fournit gratuitement.

Les types d'érosion

Érosion hydrique : la plus répandue en France

L'érosion hydrique est provoquée par l'impact des gouttes de pluie et par le ruissellement des eaux à la surface du sol. C'est la forme d'érosion la plus importante en France et en Europe. La Commission européenne estime que 26 millions d'hectares européens sont affectés, soit 17 % de la surface du continent (source : Novethic).

Elle se manifeste sous plusieurs formes, par ordre de gravité croissante :

  • Érosion en nappe (diffuse) — les gouttes de pluie détachent les particules fines à la surface, qui migrent lentement avec le ruissellement. Peu visible à l'œil nu, elle est pourtant responsable de pertes considérables à long terme.
  • Érosion en rigoles — le ruissellement se concentre dans de petits chenaux (moins de 15 cm de profondeur) qui entaillent la surface.
  • Ravinement — les rigoles se creusent en ravines (15 à 45 cm), puis en fossés (plus de 45 cm). Les dégâts deviennent alors spectaculaires : coulées de boue, comblement des fossés, destruction de voiries.

Les facteurs aggravants sont connus : fortes pluies, sols à faible stabilité structurale, pentes marquées et absence de couverture végétale protectrice.

Érosion éolienne : un risque sous-estimé

L'érosion éolienne résulte de l'action du vent sur des sols meubles, secs et dépourvus de végétation. Lorsque le vent dépasse un certain seuil de vitesse, il soulève et transporte les particules fines — limons et sables — sur des distances parfois considérables.

En France, un quart des sols présente une susceptibilité à l'érosion éolienne, dont 4 % une prédisposition élevée. Le phénomène est particulièrement actif dans les plaines céréalières du nord de la France, où les parcelles remembrées offrent de longues surfaces nues au vent après les récoltes (source : Réussir Grandes Cultures).

L'érosion éolienne ne se contente pas d'appauvrir les sols : elle déplace des volumes importants de particules qui se déposent sur les cultures voisines, colmatent les fossés de drainage et dégradent la qualité de l'air.

Érosion glaciaire et littorale

L'érosion glaciaire concerne les régions de montagne où les glaciers, en se déplaçant, arrachent des fragments rocheux et sculptent des vallées en U caractéristiques. Avec le recul accéléré des glaciers lié au changement climatique, de vastes surfaces de sol récemment déglacées se retrouvent exposées à l'érosion hydrique et éolienne.

L'érosion littorale, quant à elle, résulte de l'action combinée des vagues, des marées et du vent sur les côtes. En France métropolitaine, environ 20 % du littoral recule, un phénomène amplifié par la montée du niveau marin et l'artificialisation du trait de côte.

Causes naturelles et anthropiques

Les facteurs naturels

Certains facteurs d'érosion sont intrinsèques au milieu :

  • Le climat — l'intensité et la fréquence des pluies, la force du vent, les cycles gel-dégel fragmentent les roches et mobilisent les particules de sol.
  • La topographie — plus la pente est forte et longue, plus le ruissellement accélère et plus la capacité d'arrachement augmente.
  • La nature du sol — les sols limoneux et sableux, pauvres en matière organique et en argile, sont les plus vulnérables. À l'inverse, les sols riches en humus et bien structurés résistent mieux.
  • La géologie — certaines roches mères produisent des sols naturellement instables (marnes, argiles gonflantes).

Les causes anthropiques : le facteur dominant

Depuis 1950, les activités humaines sont devenues le premier moteur de l'érosion des sols sur tous les continents. Le labour intensif multiplie par dix à cent le taux d'érosion naturel (source : Planet-Terre ENS Lyon).

La déforestation supprime la couverture végétale qui protège le sol de l'impact direct des pluies. Les racines, qui maintenaient la structure du sol, disparaissent. Le ruissellement s'accélère brutalement. À l'échelle mondiale, 18,1 millions de km² de terres sont dégradés, dont 62 % en raison de pratiques agricoles non durables incluant la déforestation.

L'agriculture intensive est le facteur anthropique majeur en Europe et en France. Le retournement régulier du sol par le labour brise les agrégats, expose la matière organique à la minéralisation et laisse la surface nue entre deux cultures. Les remembrements ont supprimé haies, talus et fossés qui freinaient le ruissellement. La diminution de la teneur en matière organique, observée sur 65 % des surfaces cultivées en France, fragilise la structure des sols.

L'urbanisation et l'artificialisation imperméabilisent les surfaces, concentrent les eaux de ruissellement et augmentent les débits de pointe. La France perd chaque année entre 20 000 et 30 000 hectares d'espaces naturels, agricoles ou forestiers.

Le surpâturage compacte les sols, réduit la couverture végétale et détruit les horizons superficiels. En zones semi-arides, il peut déclencher des processus de désertification irréversibles à l'échelle humaine.

Conséquences de l'érosion des sols

Perte de fertilité agricole

L'érosion emporte en priorité la couche arable — les 20 à 30 premiers centimètres, les plus riches en matière organique, en nutriments et en vie biologique. En France, les sols agricoles perdent en moyenne 1,5 tonne par hectare et par an. En Afrique subsaharienne, l'érosion atteint jusqu'à 100 tonnes par hectare, réduisant les rendements de 30 à 50 % dans les zones les plus touchées.

À l'échelle mondiale, les pertes financières liées à l'érosion sont estimées à 400 milliards de dollars par an. Le cycle de l'eau lui-même est perturbé : un sol érodé perd sa capacité de rétention hydrique, aggravant les sécheresses en été et les inondations en hiver.

Dégradation de la qualité de l'eau

Les particules arrachées transportent avec elles des polluants fixés au sol : nitrates, phosphates, pesticides, métaux lourds. Ces sédiments contaminent les cours d'eau, les lacs et les nappes phréatiques. L'eutrophisation — prolifération d'algues due à l'excès de nutriments — est une conséquence directe de l'érosion des sols agricoles.

Le comblement des retenues, des fossés et des exutoires par les sédiments réduit la capacité de stockage des eaux et augmente le risque d'inondation en aval.

Impacts sur la biodiversité

Le sol abrite un quart de la biodiversité terrestre : bactéries, champignons, vers de terre, acariens, collemboles. L'érosion détruit ces habitats et appauvrit les communautés biologiques du sol. Or, cette biodiversité souterraine est essentielle à la décomposition de la matière organique, au recyclage des nutriments et à la structuration du sol.

En surface, la disparition de la couche fertile réduit la diversité végétale, ce qui affecte en cascade les pollinisateurs, les oiseaux et l'ensemble de la chaîne trophique. La transition écologique ne peut ignorer la santé des sols.

Amplification du changement climatique

Les sols constituent le deuxième plus grand réservoir de carbone terrestre, après les océans. L'érosion libère dans l'atmosphère le carbone organique stocké dans la couche superficielle, contribuant aux émissions de gaz à effet de serre. Ce cercle vicieux — le changement climatique intensifie les phénomènes météorologiques extrêmes, qui accélèrent l'érosion, qui libère plus de carbone — est l'un des mécanismes de rétroaction les plus préoccupants.

Solutions : freiner l'érosion et restaurer les sols

Maintenir une couverture végétale permanente

La végétation est le premier bouclier contre l'érosion. Les tiges et les feuilles absorbent l'énergie cinétique des gouttes de pluie. Les racines forment un réseau qui maintient les agrégats du sol en place. Une couverture végétale de 40 à 50 % suffit à réduire drastiquement l'érosion hydrique.

Les pratiques concrètes incluent : semis de couverts d'interculture (moutarde, phacélie, trèfle), cultures associées, maintien des résidus de récolte en surface (mulch), et implantation de bandes enherbées en bordure de parcelles et le long des cours d'eau.

Agroforesterie et haies

L'agroforesterie — association d'arbres et de cultures ou d'élevage sur une même parcelle — est une solution doublement efficace. Les arbres brisent la force du vent (réduction de l'érosion éolienne), leurs racines profondes stabilisent le sol et remontent les nutriments lessivés, leurs feuilles mortes enrichissent la litière et stimulent l'activité biologique.

La plantation de haies perpendiculaires aux vents dominants divise les parcelles et crée des barrières naturelles. Haies, couverture végétale et bonne teneur en matière organique constituent les trois piliers de la lutte contre l'érosion éolienne (source : Ministère de l'Agriculture).

Techniques culturales adaptées

Plusieurs pratiques agricoles permettent de limiter l'érosion sans sacrifier la productivité :

  • Semis direct ou travail simplifié du sol — réduire ou supprimer le labour préserve la structure du sol et sa couverture en résidus.
  • Cultures en courbes de niveau — semer perpendiculairement à la pente ralentit le ruissellement.
  • Terrasses et banquettes — en zone de forte pente, ces aménagements réduisent la longueur de pente et freinent l'eau.
  • Rotation longue avec prairies — alterner cultures annuelles et prairies temporaires (trois à cinq ans) reconstitue la matière organique et la structure du sol.

Cadre réglementaire et initiatives

Le règlement européen sur la restauration de la nature, entré en application le 18 août 2025, fixe des objectifs contraignants de restauration des écosystèmes dégradés, avec un volet spécifique sur les sols. En France, la Stratégie nationale pour les sols (2025-2030) prévoit de réduire de 50 % l'artificialisation nette d'ici 2030 et de généraliser les bonnes pratiques anti-érosion dans la PAC.

Au niveau local, les Programmes d'action de prévention des inondations (PAPI) intègrent de plus en plus la lutte contre l'érosion comme levier de réduction du risque.

L'érosion, un enjeu de civilisation

L'érosion des sols n'est pas un problème « agricole » ou « rural ». C'est un enjeu de civilisation qui touche directement la sécurité alimentaire, la qualité de l'eau, la biodiversité et le climat. Les solutions existent — couverture végétale, agroforesterie, techniques culturales adaptées — et leur efficacité est démontrée. Ce qui manque, c'est la prise de conscience collective et la volonté politique de les déployer à grande échelle.

Le sol met des siècles à se former, quelques décennies à disparaître. Chaque tonne de terre emportée par le ruissellement ou le vent est une perte quasi irréversible à l'échelle humaine. Protéger les sols, c'est protéger l'avenir.

Sources

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