L'azote est le grand paradoxe de la biochimie terrestre. Il constitue 78 % de l'atmosphère — il est partout — mais sous sa forme moléculaire (N₂), il est inaccessible à l'immense majorité des êtres vivants. Seuls quelques micro-organismes savent briser la triple liaison qui unit ses deux atomes pour le rendre assimilable. Pendant des milliards d'années, cette fixation biologique a été le goulot d'étranglement de la vie sur Terre. Puis, en 1909, le chimiste allemand Fritz Haber a trouvé comment reproduire ce processus en laboratoire — et l'humanité a libéré l'azote. Pour le meilleur et pour le pire.
En résumé : le cycle de l'azote est l'ensemble des transformations biogéochimiques par lesquelles l'azote circule entre l'atmosphère, les sols, les eaux et les organismes vivants. Ses étapes principales sont la fixation (N₂ → NH₃), la nitrification (NH₃ → NO₃⁻), l'assimilation par les plantes, la décomposition et la dénitrification (NO₃⁻ → N₂). L'activité humaine — principalement les engrais de synthèse — a doublé le flux d'azote réactif, franchissant l'une des neuf limites planétaires.
Les étapes du cycle naturel
1. La fixation de l'azote
La fixation transforme l'azote gazeux atmosphérique (N₂) en ammoniac (NH₃) ou en ammonium (NH₄⁺) — des formes « réactives » assimilables par le vivant.
Fixation biologique : réalisée par des bactéries spécialisées grâce à l'enzyme nitrogénase. Deux catégories principales :
- Les bactéries symbiotiques du genre Rhizobium, vivant dans les nodosités racinaires des légumineuses (trèfle, luzerne, soja). Elles fixent entre 100 et 300 kg d'azote par hectare et par an (Peoples et al., Plant and Soil, 2009).
- Les bactéries libres du sol (Azotobacter, Clostridium) et les cyanobactéries aquatiques (Anabaena, Nostoc), qui fixent des quantités plus modestes.
Fixation abiotique : les éclairs produisent des oxydes d'azote (NOx) par dissociation thermique du N₂ dans l'air — environ 5 Mt d'azote par an à l'échelle mondiale (Galloway et al., BioScience, 2004), soit une fraction minoritaire.
Fixation industrielle (procédé Haber-Bosch) : la réaction N₂ + 3 H₂ → 2 NH₃, réalisée à haute température (400-500 °C) et haute pression (150-300 atm) en présence d'un catalyseur métallique. Ce procédé, mis au point par Fritz Haber en 1909 et industrialisé par Carl Bosch, est responsable de la moitié de l'azote réactif produit chaque année sur Terre — environ 150 Mt/an (Erisman et al., Nature Geoscience, 2008). On estime qu'il nourrit directement ou indirectement 4 milliards de personnes.
2. La nitrification
Une fois dans le sol, l'ammonium (NH₄⁺) est oxydé en nitrate (NO₃⁻) par des bactéries nitrifiantes en deux étapes :
- Nitrosation : NH₄⁺ → NO₂⁻ (nitrite), réalisée par les bactéries du genre Nitrosomonas
- Nitratation : NO₂⁻ → NO₃⁻ (nitrate), réalisée par les bactéries du genre Nitrobacter
Le nitrate est la forme d'azote la plus facilement absorbée par les racines des plantes. C'est aussi la plus mobile dans le sol : soluble dans l'eau, il est facilement lessivé par les pluies vers les nappes phréatiques et les cours d'eau — ce qui pose un problème majeur de pollution.
3. L'assimilation
Les plantes absorbent le nitrate (NO₃⁻) et l'ammonium (NH₄⁺) par leurs racines et les incorporent dans des molécules organiques : acides aminés, protéines, acides nucléiques, chlorophylle. L'azote remonte ensuite dans la chaîne alimentaire : les herbivores consomment les plantes, les carnivores consomment les herbivores.
4. L'ammonification (minéralisation)
Quand les organismes meurent ou produisent des déchets (excréments, urine, feuilles mortes), la matière organique est décomposée par les bactéries et les champignons du sol. L'azote organique est transformé en ammonium (NH₄⁺) — c'est la minéralisation. Cet ammonium peut être réassimilé par les plantes ou entrer dans le processus de nitrification.
5. La dénitrification
La dénitrification ferme la boucle : des bactéries anaérobies (vivant sans oxygène), principalement du genre Pseudomonas, réduisent le nitrate en azote gazeux (N₂) qui retourne dans l'atmosphère :
NO₃⁻ → NO₂⁻ → NO → N₂O → N₂
Ce processus se produit dans les sols gorgés d'eau, les sédiments des lacs et des rivières, et les zones humides. Il est essentiel pour « purger » l'excès d'azote réactif — mais il produit au passage du protoxyde d'azote (N₂O), un puissant gaz à effet de serre dont le pouvoir de réchauffement est 273 fois supérieur à celui du CO₂ sur 100 ans (GIEC, AR6, 2021).
La perturbation humaine : trop d'azote réactif
Le procédé Haber-Bosch : révolution et déséquilibre
Avant l'industrialisation, le cycle de l'azote était en équilibre approximatif : la fixation biologique (environ 100-130 Mt N/an) était compensée par la dénitrification. Le procédé Haber-Bosch a rompu cet équilibre en injectant massivement de l'azote réactif dans la biosphère.
En 2024, la production mondiale d'engrais azotés de synthèse dépasse 150 Mt d'azote par an (FAO, 2024). À cela s'ajoutent les combustions fossiles (NOx : environ 40 Mt N/an) et les cultures de légumineuses (fixation biologique agricole : environ 40 Mt N/an). Au total, l'activité humaine produit plus du double de l'azote réactif généré par les processus naturels (Galloway et al., BioScience, 2004 ; Rockström et al., Nature, 2009).
Une limite planétaire largement franchie
Le cycle de l'azote est l'une des neuf limites planétaires identifiées par Johan Rockström et ses collègues en 2009. La limite de sécurité est estimée à 62 Mt d'azote réactif par an (Steffen et al., Science, 2015). Avec plus de 230 Mt/an injectées par l'homme, cette limite est franchie d'un facteur supérieur à trois. C'est l'une des limites les plus dépassées — avec le cycle du phosphore, qui lui est étroitement lié.
Où va l'azote excédentaire ?
En agriculture, 50 à 60 % de l'azote épandu sous forme d'engrais n'est pas absorbé par les cultures (Lassaletta et al., Environmental Research Letters, 2014). Le reste :
- Se volatilise sous forme d'ammoniac (NH₃), contribuant à la pollution de l'air et aux pluies acides
- Est lessivé vers les eaux souterraines et de surface sous forme de nitrates — contaminant l'eau potable et provoquant l'eutrophisation des milieux aquatiques
- Se transforme en protoxyde d'azote (N₂O) par dénitrification incomplète — contribuant au changement climatique et à la destruction de la couche d'ozone
Les conséquences environnementales
L'eutrophisation
L'excès de nitrates et de phosphates dans les eaux provoque la prolifération d'algues (blooms algaux), qui consomment l'oxygène dissous en se décomposant et créent des zones mortes (zones hypoxiques) où la vie marine ne peut survivre. La zone morte du golfe du Mexique, alimentée par le lessivage des engrais agricoles du bassin du Mississippi, couvre en moyenne 15 000 km² chaque été (NOAA, 2023).
En France, les marées vertes bretonnes — proliférations d'algues vertes (Ulva) sur les côtes — sont directement liées aux nitrates d'origine agricole. Les concentrations en nitrates des cours d'eau bretons dépassent régulièrement 50 mg/L, le seuil de la directive européenne sur les nitrates (Ifremer, 2023).
La contamination de l'eau potable
La norme européenne fixe la concentration maximale de nitrates dans l'eau potable à 50 mg/L (directive 98/83/CE). En France, environ 20 % des captages d'eau potable sont dégradés par les nitrates, principalement dans les zones d'agriculture intensive du Bassin parisien, de Bretagne et des Pays de la Loire (ARS, 2023).
Le protoxyde d'azote et le climat
Le N₂O est le troisième gaz à effet de serre après le CO₂ et le méthane. L'agriculture est responsable de 60 % des émissions anthropiques de N₂O (GIEC, AR6, 2021), principalement via les engrais azotés. Les émissions de N₂O ont augmenté de 30 % depuis 1980 (Tian et al., Nature, 2020).
Les solutions
Optimiser la fertilisation azotée
L'agriculture de précision (capteurs, drones, analyse de sol en temps réel) permet d'ajuster les apports d'azote aux besoins réels des cultures — réduisant les pertes de 20 à 30 % sans perte de rendement (Bongiovanni & Lowenberg-DeBoer, Precision Agriculture, 2004).
Les cultures de couverture et les rotations
Semer des couverts végétaux (moutarde, phacélie, seigle) entre deux cultures principales piège l'azote résiduel et réduit le lessivage. Les rotations incluant des légumineuses (trèfle, luzerne, pois) apportent de l'azote biologique et réduisent la dépendance aux engrais de synthèse.
Les zones tampons
Les bandes enherbées le long des cours d'eau, les zones humides et les haies filtrent les nitrates par dénitrification naturelle. Une bande enherbée de 6 mètres réduit la charge en nitrates de 50 à 90 % (Mander et al., Ecological Engineering, 2005).
Les technologies de recyclage
Récupérer l'azote des eaux usées (stripping de l'ammoniac, précipitation de struvite) et des effluents d'élevage permet de boucler le cycle à l'échelle locale — une approche d'économie circulaire appliquée aux nutriments.
FAQ
Pourquoi l'azote atmosphérique n'est-il pas directement utilisable ?
La molécule de diazote (N₂) est liée par une triple liaison covalente extrêmement stable (945 kJ/mol), l'une des plus fortes de la chimie. Briser cette liaison nécessite une énergie considérable — c'est pourquoi seuls quelques micro-organismes (grâce à l'enzyme nitrogénase) et le procédé industriel Haber-Bosch (à 400-500 °C et 150-300 atm) y parviennent. Les éclairs y arrivent aussi, mais de manière marginale.
L'excès d'azote est-il réversible ?
Partiellement. Réduire les apports d'engrais diminue le flux entrant, mais l'azote déjà accumulé dans les sols et les nappes phréatiques met des décennies à se dissiper. En France, les concentrations en nitrates des nappes du Bassin parisien reflètent les pratiques agricoles d'il y a 20 à 40 ans (BRGM, 2023). C'est un effet d'inertie comparable au changement climatique.
Quel est le lien entre azote et changement climatique ?
Triple. Premièrement, le procédé Haber-Bosch consomme environ 2 % de l'énergie mondiale (essentiellement du gaz naturel). Deuxièmement, les engrais azotés émettent du N₂O, un gaz à effet de serre 273 fois plus puissant que le CO₂. Troisièmement, les dépôts atmosphériques d'azote modifient la composition des écosystèmes, réduisant leur capacité à stocker du carbone.
Combien de personnes le procédé Haber-Bosch nourrit-il ?
On estime que la moitié de l'azote contenu dans les protéines du corps humain provient du procédé Haber-Bosch (Erisman et al., 2008). Sans les engrais de synthèse, la production alimentaire mondiale ne pourrait nourrir que 3 à 4 milliards de personnes — contre 8,2 milliards aujourd'hui. C'est pourquoi l'enjeu n'est pas de supprimer les engrais azotés mais de les utiliser beaucoup plus efficacement.
Pour aller plus loin
- Galloway J.N. et al., « The Nitrogen Cascade », BioScience, 2003
- Rockström J. et al., « A safe operating space for humanity », Nature, 2009
- Erisman J.W. et al., « How a century of ammonia synthesis changed the world », Nature Geoscience, 2008
- Tian H. et al., « A comprehensive quantification of global nitrous oxide sources and sinks », Nature, 2020
- GIEC, Sixième rapport d'évaluation (AR6), Groupe de travail I, 2021



