Le marché volontaire du carbone (VCM) entre en 2026 dans sa phase de professionnalisation. Avec un taux de croissance annuel composé de 37,68 % et 95 millions de crédits retirés au seul premier semestre 2025, les volumes sont là. Mais le vrai sujet n'est plus le volume : c'est la qualité. Concrètement, cela signifie que le marché se segmente radicalement entre crédits bas de gamme à moins de 5 dollars la tonne et crédits premium qui dépassent les 500 dollars.
Pour bien comprendre ce mécanisme de bifurcation, il faut examiner trois dynamiques simultanées : le « flight to quality » des acheteurs, la structuration réglementaire via l'Article 6 de l'Accord de Paris, et la montée du risque contentieux lié au greenwashing.
Flight to quality : la fin des crédits génériques#
Le phénomène central du marché en 2026 est le « flight to quality » — la migration des acheteurs vers des crédits à haute intégrité. Cette tendance se traduit par une stratification nette des prix :
| Type de crédit | Prix indicatif 2026 | Tendance |
|---|---|---|
| Évitement générique (REDD+ non certifié) | moins de 5 $/tCO₂ | Stagnant, difficulté à trouver des acheteurs |
| Nature-based removals certifiés (ARR, mangroves) | 15–35 $/tCO₂ | Hausse soutenue |
| Removals technologiques (biochar) | 150–300 $/tCO₂ | Forte demande |
| DAC (capture directe atmosphérique) | plus de 500 $/tCO₂ | Premium maximal |
Trois éléments sont à retenir sur cette segmentation :
- La qualité n'est plus subjective : les Core Carbon Principles (CCP) de l'ICVCM définissent désormais ce qu'est un crédit « haute intégrité ». Les acheteurs exigent l'alignement avec ces principes.
- Les registres comptent : Verra, Gold Standard et les standards alignés CCP concentrent la demande. Les projets non certifiés ou mal notés peinent à trouver preneur.
- L'offre de qualité est limitée : la rareté des crédits haute intégrité pousse les prix à la hausse et favorise les contrats d'achat à long terme (offtake agreements).
Cette dynamique est fondamentalement différente de la simple compensation carbone telle qu'elle était pratiquée il y a cinq ans. Le marché passe d'une logique d'offset cosmétique à une logique d'investissement dans des réductions vérifiables.
Nature-based vs engineered removals : le débat structurel#
La distinction entre crédits basés sur la nature et crédits technologiques structure le marché de manière fondamentale.
Crédits nature-based#
Les projets de reforestation, restauration de mangroves et agriculture régénérative offrent des co-bénéfices mesurables : biodiversité, qualité de l'eau, emploi local. Les zones humides stockent à elles seules 20 % du carbone organique des écosystèmes terrestres. Mais ces crédits souffrent de trois limites :
- Permanence incertaine : un feu de forêt, un changement d'usage des sols ou un événement climatique extrême peut libérer le carbone séquestré
- Temporalité longue : les sols restaurés mettent environ 40 ans à atteindre les niveaux de carbone des écosystèmes naturels
- Additionnalité contestée : démontrer qu'un projet n'aurait pas eu lieu sans le financement carbone reste un exercice complexe
Crédits engineered#
Le biochar, la minéralisation accélérée et le DAC offrent une permanence quasi garantie (le CO₂ est stocké sous forme minérale ou souterraine pour des milliers d'années). En contrepartie, les coûts restent élevés et la scalabilité limitée à court terme.
En pratique, les entreprises sérieuses construisent des portefeuilles mixtes combinant nature-based (volume, co-bénéfices, coût moindre) et engineered (permanence, crédibilité scientifique).
Article 6 de l'Accord de Paris : le cadre qui restructure le marché#
Le cadre réglementaire international évolue rapidement. Lors de la COP29 à Bakou, les pays ont finalisé le rulebook des marchés carbone sous l'Article 6, concluant neuf années de négociations. Deux mécanismes coexistent :
- Article 6.2 (bilatéral) : 97 accords bilatéraux entre 59 pays adoptés, 155 projets pilotes enregistrés. Mais en avril 2025, un seul transfert d'ITMO (résultat de mitigation transférable internationalement) avait été pleinement complété, entre la Suisse et la Thaïlande.
- Article 6.4 (centralisé ONU) : la première émission d'un crédit Article 6.4 est attendue début 2026, avec plus de 1 000 projets en pipeline pour la transition depuis le Mécanisme de Développement Propre (MDP).
Pour bien comprendre ce mécanisme, il faut saisir que l'Article 6 introduit le concept d'« ajustement correspondant » : lorsqu'un pays vend un crédit carbone, il doit ajuster son propre bilan national. Cela élimine le double comptage qui a miné la crédibilité du MDP pendant des années. L'impact sur la neutralité carbone des entreprises est direct : les crédits Article 6 seront les plus robustes du marché.
Greenwashing vs genuine removal : la ligne rouge#
Le risque de greenwashing reste le talon d'Achille du marché volontaire. Plusieurs signaux d'alerte doivent guider les acheteurs :
- Crédits d'évitement seuls : une entreprise qui compense 100 % de ses émissions uniquement avec des crédits d'évitement bon marché ne réduit rien. Elle paie pour que d'autres ne polluent pas (en théorie).
- Absence de trajectoire de réduction : la compensation ne remplace pas la réduction. Les cadres SBTI et ICVCM exigent une trajectoire de décarbonation vérifiable avant toute compensation résiduelle.
- Registres opaques : des projets sans données publiques de monitoring, sans vérification tierce, ou utilisant des méthodologies obsolètes.
Le risque contentieux est désormais concret. La directive européenne ECGT, applicable dès septembre 2026, interdira les allégations « carbon neutral » basées sur des offsets. Les entreprises qui continuent d'afficher une neutralité carbone fondée sur des crédits de qualité douteuse s'exposent à des poursuites.
Recommandations pour les acheteurs en 2026#
En pratique, quatre principes guident un achat de crédits carbone crédible :
- Prioriser la réduction : les crédits ne compensent que les émissions résiduelles après un effort de décarbonation documenté
- Exiger l'alignement CCP : vérifier que le projet respecte les Core Carbon Principles de l'ICVCM
- Diversifier le portefeuille : combiner nature-based et engineered, avec une part croissante de removals
- Anticiper la réglementation : les claims « neutralité carbone » basées sur des offsets seront interdites dans l'UE — adapter la communication dès maintenant
Le marché volontaire du carbone n'est pas intrinsèquement une arnaque, mais il n'est pas non plus intrinsèquement vertueux. La qualité du crédit dépend de la rigueur méthodologique, de la permanence du stockage et de la transparence du projet. En 2026, les acheteurs qui ignorent ces distinctions ne font pas de la compensation : ils font du marketing. Et ce marketing a un coût juridique croissant, directement lié aux points de bascule climatiques que ces mécanismes sont censés contribuer à éviter.
Sources#
- Carbon Market Trends 2026: Prices, Quality, and the Future of Carbon Credits — Sylvera, analyse des tendances prix et qualité 2026
- Key trends in the 2026 voluntary carbon market — Carbon Direct, tendances structurelles VCM
- Carbon Credit Market Expands Rapidly at 37.68% CAGR — GlobeNewsWire, croissance du marché
- Why the COP29 Article 6 decision strengthens high-integrity carbon markets — C2ES, Article 6 et intégrité



