Mettre un prix sur la nature : promesse ou piège ?#
Depuis l''adoption du Cadre mondial pour la biodiversité de Kunming-Montréal en décembre 2022, un nouveau concept s''est imposé dans le vocabulaire environnemental : le crédit biodiversité. L''idée paraît simple — financer la restauration de la nature via un mécanisme de marché. La réalité est nettement plus complexe. Pour bien comprendre ce mécanisme, il faut d''abord poser des définitions précises.
Qu''est-ce qu''un crédit biodiversité ?#
Selon la Biodiversity Credit Alliance (BCA), un crédit biodiversité est « un certificat représentant une unité mesurée et vérifiable de résultat positif pour la biodiversité, durable et additionnel par rapport à ce qui se serait produit autrement ».
Concrètement, cela signifie qu''un projet de conservation ou de restauration — protéger une forêt, restaurer une zone humide, réintroduire des espèces — génère des unités mesurables de gain écologique. Ces unités sont ensuite vendues à des entreprises ou des investisseurs souhaitant financer la nature.
Trois éléments sont à retenir :
- Additionnalité : le gain écologique doit être nouveau, pas la simple reconnaissance d''une nature déjà existante.
- Mesurabilité : le résultat doit être quantifié selon des protocoles scientifiques reproductibles.
- Durabilité : le bénéfice doit persister dans le temps, pas seulement au moment de l''achat.
Crédit vs. compensation : une distinction fondamentale#
C''est ici que la confusion est la plus fréquente. Un crédit biodiversité et un offset (compensation) ne sont pas la même chose.
| Crédit biodiversité | Compensation (offset) | |
|---|---|---|
| Objectif | Gain net positif pour la nature | Neutraliser un impact négatif |
| Obligation | Volontaire | Souvent réglementaire |
| Logique | Contribution | Substitution |
| Claim | « Nous finançons la biodiversité » | « Notre impact est compensé » |
La compensation carbone a montré les dérives possibles quand on confond les deux : des entreprises continuant à polluer en achetant des crédits bon marché. Le marché des crédits biodiversité tente d''éviter ce piège en interdisant explicitement l''utilisation des crédits pour revendiquer une « neutralité biodiversité ».
Le mécanisme suit une chaîne logique :
1. Identification d''un projet : une zone dégradée à restaurer ou un écosystème menacé à protéger.
2. Méthodologie de mesure : définir quelle unité de biodiversité est utilisée. C''est le problème central : contrairement au carbone (1 tonne = 1 tonne), la biodiversité n''a pas d''unité universelle. Un hectare de mangrove et un hectare de prairie alpine ne sont pas interchangeables.
3. Vérification par un tiers : un organisme indépendant valide les gains mesurés.
4. Émission et vente : les crédits sont mis sur le marché. Les prix varient considérablement — de 35 $ pour 10 m² protégés pendant 30 ans (projet Bosque de Niebla en Colombie) à des montants bien supérieurs pour des écosystèmes rares.
5. Suivi à long terme : monitoring continu pour vérifier que les gains persistent.
Des exemples concrets#
Bosque de Niebla (Colombie) : ClimateTrade et Terrasos protègent 340 hectares de forêt de brouillard. Un crédit = 10 m² protégés pendant 30 ans, vendu environ 35 $.
Tondwa Game Management Area (Zambie) : un crédit — appelé ici « Nature Investment Certificate » — correspond à un accord de 10 ans pour conserver ou restaurer 1 hectare.
Écosse : le gouvernement écossais développe un Ecosystem Restoration Code avec un objectif de tests complets d''ici 2026, incluant gouvernance, monitoring et processus d''émission.
Un marché encore embryonnaire#
Les projections varient considérablement. Le World Economic Forum estime la demande potentielle à environ 2 milliards de dollars par an — soit 1 % des 200 milliards annuels nécessaires pour atteindre les objectifs biodiversité 2030 fixés à Kunming-Montréal.
Le dernier scénario IPR (Inevitable Policy Response) est plus optimiste, projetant 8 milliards $/an d''ici 2030 et plus de 40 milliards d''ici 2050. Mais ces chiffres restent spéculatifs en l''absence de cadre réglementaire unifié.
La Biodiversity Credit Alliance, soutenue par le PNUD, a publié son plan stratégique 2025-2026 pour structurer un marché « transparent, fiable et à haute intégrité ». Les standards ne sont toutefois pas encore finalisés.
Les controverses et limites#
Le problème de la mesure#
La biodiversité n''a pas de monnaie commune. Mesurer le « gain » pour un écosystème tropical et le comparer à un gain en zone tempérée reste un défi méthodologique non résolu. Les services écosystémiques sont par nature locaux, contextuels et interdépendants.
Le risque de greenwashing#
L''expérience du marché carbone est un avertissement. Si les crédits biodiversité deviennent un outil de communication plus qu''un levier de conservation réel, le mécanisme sera discrédité avant même d''avoir mûri.
Les droits des communautés locales#
De nombreux projets de crédits se situent dans des pays du Sud, sur des terres habitées par des peuples autochtones. Sans garanties solides sur le consentement libre et éclairé, le partage des bénéfices et la gouvernance locale, ces crédits risquent de reproduire des dynamiques néocoloniales.
La financiarisation du vivant#
Pour certaines ONG et scientifiques, le principe même de transformer la nature en unités marchandes est problématique. Il réduit des écosystèmes complexes à des lignes comptables et déplace la responsabilité des pollueurs vers un marché.
Le cadre mondial : Kunming-Montréal#
Le cadre adopté en décembre 2022 par 196 pays fixe des objectifs ambitieux, dont la protection de 30 % des terres et des mers d''ici 2030 (cible 30x30) et la mobilisation de 200 milliards de dollars par an pour la biodiversité. C''est dans ce contexte que les crédits biodiversité sont envisagés comme un outil complémentaire — pas un substitut — au financement public.
La taxonomie verte européenne et la CSRD pourraient à terme créer une demande structurelle en obligeant les entreprises à rendre compte de leur impact sur la biodiversité.
Ce qu''il faut retenir#
Les crédits biodiversité sont un instrument prometteur mais immature. Leur potentiel dépend entièrement de la rigueur des standards de mesure, de la transparence des marchés et du respect des droits des communautés locales. Sans ces garde-fous, ils deviendront un nouveau véhicule de greenwashing — avec cette fois la nature elle-même comme victime.
Le vrai risque n''est pas que le marché des crédits biodiversité échoue. C''est qu''il réussisse juste assez pour donner l''illusion d''agir, tout en retardant les transformations systémiques nécessaires.




Comment fonctionne le marché ?#