La compensation carbone n'est ni une escroquerie ni une solution miracle. C'est un outil imparfait qui a financé des projets utiles (cuisinières améliorées, reforestation, protection de forêts), mais qui est aussi devenu un alibi commode pour retarder les réductions d'émissions réelles. Son avenir dépend de trois conditions : des méthodologies plus rigoureuses, une transparence totale sur les limites, et un positionnement clair en dernier recours — après la réduction. La neutralité carbone ne s'achète pas à la tonne. Elle se construit, projet par projet, réduction par réduction.
Qu'est-ce qu'un crédit carbone ?
Un crédit carbone représente une tonne de dioxyde de carbone équivalent (CO2eq) qui a été évitée ou séquestrée. Si une entreprise énergétique construit une centrale solaire qui évite 1 000 tonnes de CO2 par an (par rapport à l'électricité qu'elle aurait produite au charbon), elle génère 1 000 crédits carbone par an.
Ces crédits peuvent ensuite être vendus sur un marché. Une compagnie aérienne qui veut compenser ses émissions de vol achète 1 000 crédits et les remet à un registre (destruction). En théorie, le CO2 évité par le projet solaire compense le CO2 émis par le vol.
Il existe deux types de marchés carbone : les marchés réglementés (obligatoires), où les gouvernements imposent une limite d'émissions (cap) et les entreprises doivent acheter des crédits si elles dépassent, et les marchés volontaires, où les entreprises et les individus achètent des crédits pour compenser voluntairement.
Le marché réglementé : le Système d'échange de quotas d'émissions (SEQE) en Europe
En Europe, le SEQE (ou ETS pour « Emissions Trading System ») est le mécanisme fondateur. Les États fixent un plafond d'émissions pour les secteurs couverts (électricité, sidérurgie, ciment, papier, raffineries, aviation, transport maritime depuis 2024). Les entreprises reçoivent ou achètent des quotas. Si une entreprise émet moins qu'elle n'a de quotas, elle peut vendre les quotas non utilisés à d'autres entreprises.
Le SEQE a une force : c'est contraignant et vérifiable. Le plafond baisse chaque année, ce qui force une réduction globale des émissions du secteur couvert. Depuis 2005, les émissions couvertes ont diminué d'environ 35 % dans l'UE.
Cependant, le SEQE a aussi des failles. Les gouvernements fixent initialement le plafond trop haut (biais politique favorable aux industries). Des fuites carbone se produisent : les industries énergivores relocalisent vers d'autres pays avec des normes plus lâches. Le marché primaire a vu des distorsions : en 2006, on a découvert que plusieurs pays avaient gonflé les quotas alloués, déstabilisant les prix.
De plus, le SEQE couvre seulement environ 40 % des émissions de l'UE. Les secteurs décentralisés (agriculture, bâtiment, transport routier) en dehors du SEQE avancent beaucoup plus lentement.
Le marché volontaire : Gold Standard, Verra, American Carbon Registry
Sur le marché volontaire (décentralisé), les entreprises et les individus achètent des crédits pour compenser leurs émissions sans obligation légale. Ce marché était petit mais en croissance jusqu'en 2022, où il s'est effondré (prix de 10 USD/tonne en 2024, contre 30 USD en 2021) en raison de scandales de crédibilité.
Les principaux organismes de certification du marché volontaire sont :
Gold Standard
Gold Standard est une certification exigeante pour les projets de réduction d'émissions ou de reforestation. Elle exige que les projets apportent aussi des co-bénéfices (développement communautaire, création d'emplois, biodiversité). Gold Standard a approuvé environ 1 000 projets dans les pays en développement, estimés à environ 500 millions de tonnes CO2eq évitées.
Exemple : une centrale hydroélectrique en Haïti qui fournit l'électricité à une ville, évitant les diesel locaux tout en créant des emplois locaux et en protégeant une zone forestière.
Verra (anciennement VCS)
Verra est le plus grand registre de crédits carbone volontaires, avec environ 1,5 milliards de crédits émis. Elle certifie des projets d'énergies renouvelables, d'efficacité énergétique, de reforestation, d'agriculture de conservation, etc.
Cependant, Verra a aussi connu des scandales de crédibilité. En 2023, une enquête du Guardian/BBC a montré que plusieurs projets de reforestation certifiés par Verra n'avaient pas réellement réduit les émissions comme prévu. Les méthodologies de calcul d'additivité (comment savoir que le projet n'aurait pas eu lieu quand même ?) étaient faibles.
American Carbon Registry (ACR)
ACR est plus petite mais réputée plus rigoureuse. Elle certifie surtout des projets nord-américains.
Le problème critique : l'additivité
L'additivité est la question centrale qui étrangle le marché volontaire du carbone. Elle pose : ce projet aurait-il eu lieu quand même sans le financement par les crédits carbone ?
Exemple : un agriculteur du Brésil adopte une rotation des cultures améliorée qui séquestre plus de carbone. Sans achat de crédits, l'agriculteur aurait-il changé ses pratiques quand même, pour des raisons économiques (moins de dépendance en intrants, meilleur sol) ? Si oui, alors les crédits carbone n'ajoutent rien (non-additivité).
Les méthodologies pour évaluer l'additivité sont subjectives. Beaucoup de projets vendent des crédits pour des actions qui auraient eu lieu quand même (amélioration d'efficacité énergétique rentable économiquement, par exemple). Certaines études estiment que 60 à 80 % des crédits volontaires du marché ne sont pas additifs — le projet aurait eu lieu quand même.
Cela signifie que l'achat d'un crédit carbone n'évite pas réellement une tonne de CO2 — il ne fait que financer quelque chose qui se serait produit de toute façon. C'est un transfert d'argent, pas une réduction d'émissions.
Permanence et risque de fuite
Un autre problème : la permanence des réductions. Un crédit de reforestation suppose que les arbres vont absorber du CO2 pendant 100 ans. Mais que se passe-t-il si la forêt brûle (incendies de forêt amplifiés par le changement climatique) ? Ou si le gouvernement change et permet l'exploitation forestière ?
Les crédits de reforestation incluent généralement une « provision » de sécurité (par exemple, 80 % des crédits réels sont vendus, 20 % sont mis de côté en cas de catastrophe), mais cette provision est inadéquate face aux risques climatiques croissants.
Les « fuites » sont aussi un problème : si je finance un projet de protection de forêt au Brésil, mais que l'exploitation forestière se déplace simplement à 100 kilomètres de là (de l'autre côté d'un fleuve), les crédits ne réduisent pas les émissions globales — ils les déplacent.
Co-bénéfices réels et marketing
Certains projets de compensation carbone apportent réellement des co-bénéfices : amélioration de la santé communautaire (cuisinières améliorées qui réduisent la pollution de l'air intérieur), création d'emplois, protection de la biodiversité, développement des compétences.
Cependant, le marché volontaire a tendance à surévaluer ces co-bénéfices à des fins marketing. Une compagnie aérienne annonce qu'elle « compense 100 % de ses émissions » — ce qui est techniquement vrai si elle achète des crédits, mais cela occulte le fait que les crédits n'évitent probablement que 20-40 % des émissions réelles (additivité faible), et que la compagnie aérienne continue d'émettre massivement.
Le problème moraliste : la fausse solution
La compensation carbone pose un problème d'incitation morale. Si une entreprise peut « compenser » ses émissions en achetant des crédits, elle n'a aucune raison d'investir dans la réduction des émissions à la source. Pourquoi améliorer l'efficacité énergétique (coûteux, complexe, à long terme) quand on peut acheter des crédits pas chers (apparemment simple, immédiat, moins cher) ?
Cette logique a créé un écosystème où les grandes pollueurs financent une industrie de compensation faible plutôt que de se remettre en question. Les compagnies aériennes vendent « des vols carbone-neutres » alors qu'elles continuent de livrer plus de vols que jamais. Les entreprises pétrolières annonçent des objectifs de neutralité carbone en 2050, puis achètent des crédits de reforestation douteux pour donner l'illusion du progrès.
L'usage correct de la compensation carbone
La compensation carbone est utile et pertinente, mais seulement selon une hiérarchie claire :
- Réduire d'abord : une entreprise doit d'abord réduire ses propres émissions autant que possible (efficacité énergétique, énergies renouvelables, sobriété de procédé).
- Compenser les réductions résiduelles : après la réduction maximale, la compensation carbone peut couvrir les émissions inévitables (par exemple, le carbburant pour les vols internationaux, pour lequel il n'existe pas alternative viable pour le moment).
- Priorité à la qualité : privilégier les projets de très haute qualité (Gold Standard, avec co-bénéfices documentés, permanence garantie, additivité haute).
- Transparence : publier la part réduction vs. compensation, et être honnête sur les limites de la compensation.
État du marché en 2026
Le marché volontaire de carbone est affaibli. Les scandales de 2023-2024 ont endommagé la crédibilité. Les prix sont au plus bas (USD 5-8/tonne). Les compagnies qui achètent massivement de crédits douteux sont en retrait. Paradoxalement, c'est un moment où les méthodologies pourraient s'améliorer : une consolidation autour des projets de vraiment haute qualité.
Le marché réglementé (SEQE en Europe) reste plus robuste car il est contraignant et vérifiable. Le prix du quota carbone en Europe dépasse USD 80/tonne, ce qui reflète une vraie rareté et une vraie réduction d'émissions.
Conclusion
La compensation carbone est un outil dont le monde a besoin, mais qui a été profondément dénaturé. Elle fonctionne mieux comme mécanisme d'aide au développement (financer des projets utiles dans les pays du Sud) qu'comme système d'absolution morale pour les pollueurs du Nord. Son avenir dépendra de sa capacité à se purifier : améliorer les méthodologies d'additivité, renforcer la permanence, et accepter que la compensation n'est qu'un dernier recours, pas une solution. Une neutralité carbone qui repose à 70 % sur la compensation et à 30 % sur la réduction réelle est une fausse neutralité. Une neutralité carbone où 70 % sont des réductions réelles et 30 % de la compensation sélective de qualité ? C'est crédible.



