De Rio à Paris : chronologie des accords climat internationaux

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L'histoire des accords climat est celle d'un décalage persistant entre la science et la politique. Le GIEC alerte, les COP négocient, les émissions augmentent. Chaque accord marque un progrès réel — la reconnaissance du problème (Rio), les premières contraintes (Kyoto), l'universalité (Paris), la mention des fossiles (Dubaï) — mais aucun n'a suffi à inverser la courbe. La réponse au changement climatique se joue désormais autant dans les politiques nationales, les décisions d'investissement et les choix de société que dans les salles de conférence des COP. Les limites planétaires n'attendent pas la diplomatie.

Le contexte scientifique : quand le GIEC sonne l'alarme

Le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC), créé en 1988 par les Nations Unies et l'Organisation météorologique mondiale, a pour mission d'évaluer la science du climat. Son premier rapport, en 1990, confirmait que l'humanité réchauffait l'atmosphère. Chaque rapport depuis a amplifié le signal d'alarme : 1995 (« la signature humaine » est détectable), 2001 (« très probable »), 2007 (« probable »), 2013 (« extrêmement probable »), 2021 (« c'est sans équivoque »).

Mais entre l'avertissement scientifique et l'action politique, il y a un délai systématique. En 1988, le GIEC prévenait. En 2024, 36 ans plus tard, le monde a ajouté environ 180 gigatonnes de CO2 à l'atmosphère. Le fossé entre l'avertissement et l'action n'a cessé de s'élargir.

Rio 1992 : la Conférence des Nations Unies sur l'environnement et le développement

Rio de Janeiro marque le point de départ de la diplomatie climatique multilatérale. La Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC) est adoptée par 197 pays. Son objectif : « stabiliser les concentrations de gaz à effet de serre dans l'atmosphère à un niveau qui empêche toute perturbation dangereuse du système climatique ».

C'est un succès diplomatique majeur, mais aussi un compromis mou. L'accord n'impose aucune réduction d'émissions contraignante — il énonce simplement que les pays « développés » s'efforceront de ramener leurs émissions au niveau de 1990 d'ici 2000 (un objectif non contraignant, rapidement oublié). Les États-Unis, la Chine et les autres grandes économies rechignent à accepter des contraintes.

Rio reconnaît aussi le principe des « responsabilités communes mais différenciées » — l'idée que les pays riches qui ont pollué l'atmosphère depuis la Révolution industrielle doivent supporter une part plus importante du fardeau climatique. Ce principe reste fondateur, mais il bloque aussi toute progression : les pays émergents refusent des contraintes égales aux pays développés.

1997 : Le Protocole de Kyoto

Kyoto est le premier accord climatique avec des chiffres contraignants. Les pays industrialisés acceptent de réduire leurs émissions de gaz à effet de serre de 5 % en moyenne par rapport aux niveaux de 1990, entre 2008 et 2012. C'est un objectif modeste, mais c'est la première fois que des réductions obligatoires sont acceptées.

Cependant, Kyoto est aussi une étude de compromis dilatoire. Les pays pétroliers (Arabie Saoudite, etc.) obtiennent d'énormes allègements. Les États-Unis signent mais ne ratifient jamais le protocole (une décision de George W. Bush en 2001). La Chine et l'Inde, comme pays « en développement », obtiennent une exemption. Le Japon, le Canada et la Russie finissent par abandonner ou traîner les pieds.

De plus, Kyoto permet les « crédits carbone » et les échanges : un pays riche peut payer un pays pauvre pour réduire les émissions à sa place. Cette flexibilité a des vertus économiques, mais elle donne aussi naissance à des arnaque (projets fictifs, réductions fantômes) et elle déresponsabilise les pays pollueurs des réductions d'émissions chez eux.

Le bilan de Kyoto est mitigé : les émissions mondiales ont augmenté de 37 % entre 1997 et 2012, malgré le protocole. Les pays qui ont respecté les objectifs l'ont souvent fait en délocalisant leurs industries polluantes, non pas en réduisant la consommation.

2007 : L'Accord de Bali et la Feuille de route

Dix ans après Kyoto, lors de la COP13 à Bali, l'inertie politique du changement climatique devient évidente. Les négociateurs fixent une « feuille de route » pour élaborer un nouvel accord après 2012. Bali est significatif parce qu'il reconnaît que Kyoto a échoué à engager les grands émetteurs (États-Unis, Chine). Un nouvel accord doit être « plus large et plus ambitieux ». Spoiler alert : les 8 années suivantes seront des déceptions successives.

2009 : Copenhague et l'illusion du consensus

La COP15 à Copenhague est présentée comme le moment où le monde s'unit pour sauver le climat. Les attentes sont immenses. Obama est à la Maison-Blanche. La science du GIEC a sonné plus fort. Les présidents et premiers ministres se réunissent (signe d'une urgence perçue).

Mais Copenhague devait être un désastre. Les négociations s'éternisent. Les pays du Sud et du Nord s'opposent sur la clé de répartition des efforts. Le résultat, l'Accord de Copenhague, n'est même pas formellement adopté — il est simplement « pris note ». C'est un accord politique vide : il reconnaît la nécessité de limiter le réchauffement à 2 °C, mais impose zéro contrainte.

Copenhague marque le point bas de la diplomatie climatique. Elle expose les failles structurelles : les pays en développement refusent d'accepter des contraintes sans garantie de financement ; les pays développés rechignent à payer ; les pétromonarchies paralysent les négociations ; les énergies renouvelables sont trop immatures pour compenser l'abandon des fossiles.

2015 : Paris et le consensus retrouvé

Huit ans après Copenhague, la COP21 à Paris change de ton. Les négociateurs apprennent de Copenhague : ils adoptent un accord universel, où chaque pays fixe ses propres objectifs (« contributions déterminées au niveau national », NDC) plutôt que d'imposer une réduction globale.

L'Accord de Paris est une victoire politique majeure : 196 pays l'adoptent, y compris les États-Unis et la Chine. L'objectif principal est de limiter le réchauffement à bien en-dessous de 2 °C, idéalement 1,5 °C.

Mais Paris présente aussi des limites criantes. Les NDCs des pays sont volontaires et non-contraignantes. Il n'existe aucun mécanisme de sanction si un pays ne respecte pas son engagement. Les objectifs nationaux annoncés à Paris ne mènent qu'à 2,7 à 3 °C de réchauffement si implémentés — loin de l'objectif de 1,5 °C. Et il n'existe aucun mécanisme de financement pour les pays en développement afin d'émettre moins.

Les COP inter-Paris (2016-2024) : stagnation puis timide progrès

Entre 2015 et 2021, les COP16-26 tournent en rond. Les émissions continuent d'augmenter. La mise en œuvre de Paris stagne. La COP24 à Katowice (2018) produit un accord technique sur le fonctionnement de Paris, mais sans ambition nouvelle. La COP25 à Madrid (2019) est un semi-échec sur le financement climatique.

La COP26 à Glasgow (2021) redynamise un peu les négociations. Les pays acceptent de réviser leurs NDCs chaque année (plutôt qu'en 2025). La mention explicite du charbon (« phase-down » du charbon) apparaît pour la première fois dans un texte de COP. C'est modeste, mais c'est un progrès.

2023 : Dubaï et la mention des fossiles

La COP28 à Dubaï, aux Émirats arabes unis, marque une cassure : pour la première fois dans un accord COP, le mot « fossiles » apparaît explicitement. L'accord appelle à une « transition hors des combustibles fossiles dans les systèmes énergétiques ». C'est une victoire symbolique majeure pour les pays les plus vulnérables (Vanuatu, Fidji, etc.) qui ont mené la charge.

Cependant, l'accord n'utilise pas le mot « phase-out » (sortie) mais « phase-down » (réduction). C'est une nuance délibérée : les pays producteurs de pétrole (dont le pays hôte, les EAU) refusent un véritable engagement de fin des fossiles. De plus, aucun mécanisme contraignant n'existe pour appliquer la transition.

2024-2025 : COP29 et COP30

La COP29 à Bakou (Azerbaïdjan, novembre 2024) se concentre sur le financement climatique. Les négociateurs tentent de convenir d'un chiffre pour le « Nouveau Mécanisme Collectif de Financement » (successeur au Fonds vert pour le climat de 100 milliards USD/an lancé à Copenhague). Les propositions oscillent entre 300 et 500 milliards de dollars par an.

La COP30 à Belém, au Brésil (mars 2025) sera centrée sur l'adaptation et la nature. Les attentes sont faibles, compte tenu de la trajectoire des COP précédentes.

Analyse du décalage : pourquoi les accords échouent ?

Trois facteurs structurels expliquent le décalage entre la science et les accords climatiques :

1. L'inertie économique et politique

Chaque tonne de CO2 évitée représente une réduction d'emplois dans les industries fossiles, une perte de profits pour les pétroliers, une hausse potentielle des prix de l'énergie pour les citoyens. Les gouvernements, qui dépendent des votes et des financements électoraux, répugnent à imposer des restrictions coûteuses à court terme. Les industries fossiles, avec leurs milliards de dollars en lobby, partagent intentionnellement la confusion scientifique.

2. Le problème du prisonnier climatique

Chaque pays veut que les autres réduisent leurs émissions, mais hésite à réduire les siennes (coût compétitif). Sans un accord contraignant avec vérification et sanction, chaque nation rationne rationnelle est de « tricher ». C'est un problème de bien public classique.

3. L'asymétrie Nord-Sud

Les pays développés ont accumulé de la richesse en émettant massivement le CO2. Les pays en développement veulent le droit de faire de même. Les pays développés refusent de payer pour la transition climatique ailleurs. Ce conflit moralité-économique reste irrésolu.

Où en sommes-nous en 2026 ?

Les émissions mondiales continuent d'augmenter. Le réchauffement dépasse 1,2 °C. Les points de basculement se rapprochent. Les accords climat, malgré Paris, n'ont pas ralenti la trajectoire des émissions — ils l'ont seulement ralentie légèrement. La diplomatie climatique multilatérale est en panne : elle reconnaît le problème, produit des accords, mais ces accords n'imposent aucune réduction réelle.

Conclusion

L'histoire des accords climat est une histoire de diplomatie coincée entre la conscience scientifique du danger et l'inertie économique-politique de la non-action. Chaque accord représente un progrès rhétorique (la reconnaissance du problème s'affine) mais un stagnation réelle (les émissions augmentent toujours). Les prochaines années détermineront si les gouvernements basculeront de la diplomatie à l'action — ou si le changement climatique continuera de progresser à son rythme, indépendamment des promesses internationales.

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