48 646 espèces menacées d'extinction sur 172 620 évaluées. C'est le bilan dressé par la Liste rouge mondiale de l'UICN dans sa version 2025.2. Derrière ce chiffre, une réalité : la biodiversité, cette architecture du vivant dont dépend l'humanité, s'effondre à un rythme sans précédent depuis 65 millions d'années.
Cet article pose les fondations : qu'est-ce que la biodiversité, exactement ? Pourquoi est-elle si importante ? Et quelles menaces pèsent sur elle en 2026 ? Un décryptage structuré, sourcé, pour comprendre avant d'agir.
En résumé : La biodiversité désigne la variété du vivant à trois niveaux (gènes, espèces, écosystèmes). Elle fournit des services écosystémiques estimés à plusieurs dizaines de milliers de milliards de dollars par an. En 2026, les cinq grandes menaces identifiées par l'IPBES (destruction des habitats, surexploitation, changement climatique, pollution, espèces envahissantes) continuent de s'aggraver. Le cadre mondial de Kunming-Montréal fixe un objectif de 30 % d'aires protégées d'ici 2030.
Biodiversité : une définition en trois niveaux
Le terme « biodiversité » — contraction de « diversité biologique » — a été forgé en 1985 par le biologiste Walter G. Rosen lors du National Forum on BioDiversity à Washington. Il recouvre trois niveaux distincts, formalisés par la Convention sur la diversité biologique (CDB) adoptée à Rio en 1992 (source : Ministère de la Transition écologique).
Diversité génétique
C'est la variabilité des gènes au sein d'une même espèce. Deux chênes pédonculés dans une même forêt ne possèdent pas exactement le même patrimoine génétique. Cette diversité intra-spécifique est le moteur de l'adaptation : elle permet aux populations de résister aux maladies, aux parasites et aux changements de leur environnement.
Lorsque la diversité génétique diminue — par exemple dans une population isolée ou par sélection artificielle intensive —, l'espèce devient vulnérable. Les bananeraies commerciales, quasi exclusivement composées du cultivar Cavendish, illustrent ce risque : un seul champignon pathogène (la fusariose TR4) menace aujourd'hui l'ensemble de la production mondiale.
Diversité spécifique
C'est le niveau le plus intuitif : le nombre d'espèces différentes présentes dans un milieu donné. On estime qu'il existe entre 8 et 10 millions d'espèces eucaryotes (animaux, plantes, champignons) sur Terre, dont seulement 1,8 million ont été décrites scientifiquement à ce jour.
La Liste rouge de l'UICN, référence mondiale, a évalué 172 620 espèces dans sa version 2025.2. Résultat : 41 % des amphibiens, 26 % des mammifères et 11 % des oiseaux sont classés menacés d'extinction (source : UICN Comité français).
Diversité des écosystèmes
C'est la variété des milieux de vie : forêts tropicales, récifs coralliens, prairies alpines, zones humides, mangroves. Chaque écosystème abrite un réseau d'interactions entre espèces (prédation, symbiose, compétition, pollinisation) qui forme un ensemble fonctionnel.
La destruction d'un écosystème ne se mesure pas seulement en espèces perdues : c'est un réseau d'interactions qui s'effondre. Une forêt rasée, ce n'est pas uniquement des arbres en moins — c'est la disparition des champignons mycorhiziens qui nourrissaient les racines, des insectes pollinisateurs qui assuraient la reproduction, des rapaces qui régulaient les populations de rongeurs.
Pourquoi la biodiversité est-elle importante ?
Les services écosystémiques : ce que la nature fait gratuitement
Le concept de « services écosystémiques » désigne les bénéfices que les sociétés humaines tirent du fonctionnement des écosystèmes. La classification du Millennium Ecosystem Assessment (2005) identifie quatre catégories :
- Services d'approvisionnement — nourriture, eau douce, bois, fibres, molécules médicinales
- Services de régulation — pollinisation, régulation du climat, purification de l'eau, contrôle des crues, stockage du carbone
- Services culturels — loisirs, tourisme, valeur esthétique, patrimoine, inspiration artistique
- Services de support — formation des sols, cycle des nutriments, photosynthèse
En termes économiques, une estimation historique de Robert Costanza et ses collègues (1997, publiée dans Nature) chiffrait la valeur de ces services à 33 000 milliards de dollars par an — à l'époque supérieur au PIB mondial. En France, la Direction générale du Trésor estime les services écosystémiques entre 18 et 49 milliards d'euros par an, soit 0,6 % à 1,8 % du PIB (source : DG Trésor, 2021).
Un enjeu économique systémique
Le rapport IPBES « Business and Biodiversity », adopté le 9 février 2026 à Manchester par 150 gouvernements, enfonce le clou : la perte de biodiversité fait peser un « risque systémique et généralisé » sur l'économie mondiale (source : GoodPlanet).
Quelques chiffres du rapport :
- 7 300 milliards de dollars : flux financiers mondiaux ayant un impact directement négatif sur la nature en 2023
- 220 milliards de dollars : flux financiers orientés vers la conservation et la restauration — soit un ratio de 33 pour 1 en faveur de la destruction
- Moins de 1 % des entreprises publiant des rapports environnementaux mentionnent leurs impacts sur la biodiversité
Selon la Banque centrale européenne, 72 % des entreprises de la zone euro dépendent de manière critique des services écosystémiques. Quand un écosystème s'effondre, ce ne sont pas que des espèces qui disparaissent : ce sont des chaînes d'approvisionnement qui se fragilisent, des coûts de production qui augmentent, des risques financiers qui se matérialisent.
Les cinq grandes menaces sur la biodiversité
L'IPBES (Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques), dans son évaluation mondiale de 2019 confirmée par ses rapports ultérieurs, identifie cinq pressions majeures, classées par ordre d'impact décroissant.
1. Destruction et fragmentation des habitats
C'est la première cause de perte de biodiversité au niveau mondial. L'urbanisation, l'agriculture intensive, la déforestation et le développement des infrastructures de transport réduisent et morcellent les espaces naturels.
En France, 25 000 hectares de milieux naturels sont artificialisés en moyenne chaque année sur la période 2009-2022, soit l'équivalent de la superficie de Marseille tous les trois ans (source : Notre-environnement.gouv.fr). La loi Climat et Résilience (2021) vise le « zéro artificialisation nette » (ZAN) d'ici 2050, avec un objectif intermédiaire de réduction de 50 % du rythme d'artificialisation d'ici 2031.
2. Surexploitation des ressources
Pêche intensive, braconnage, déforestation commerciale, prélèvements excessifs d'eau douce : la surexploitation dépasse la capacité de renouvellement des populations et des écosystèmes.
En 2022, 22 % des stocks de poissons marins étaient surexploités au niveau mondial selon la FAO. En France, les prélèvements d'eau douce exercent une pression croissante sur les cours d'eau et les nappes phréatiques, particulièrement dans le sud du pays (source : OFB).
3. Changement climatique
Le réchauffement global perturbe les cycles biologiques : décalage des floraisons, migration des aires de répartition vers les pôles ou en altitude, blanchissement des coraux, fonte des glaciers. L'IPBES estime que le changement climatique deviendra la première menace sur la biodiversité d'ici la fin du siècle si les émissions ne sont pas drastiquement réduites.
Un exemple concret : en France métropolitaine, la date de vendange a avancé de deux à trois semaines en cinquante ans. Les oiseaux migrateurs arrivent plus tôt au printemps, mais les insectes dont ils se nourrissent ne suivent pas toujours le même calendrier — un phénomène de « désynchronisation écologique » documenté par le CNRS.
4. Pollutions
Pesticides, nitrates, plastiques, métaux lourds, polluants émergents (médicaments, perturbateurs endocriniens), pollution lumineuse et sonore : les pollutions affectent les organismes vivants à tous les niveaux de la chaîne alimentaire.
Les néonicotinoïdes, une famille d'insecticides, ont été identifiés comme l'un des facteurs majeurs du déclin des pollinisateurs. En France, le déclin des insectes volants est estimé à 75 % en trente ans dans certaines régions, selon une méta-analyse publiée dans PLOS ONE en 2017 (Hallmann et al.). Ce chiffre, bien que contesté sur sa méthodologie exacte, est corroboré par plusieurs études régionales européennes.
5. Espèces exotiques envahissantes
L'introduction — volontaire ou accidentelle — d'espèces en dehors de leur aire de répartition naturelle peut provoquer l'effondrement d'écosystèmes entiers. Le rapport IPBES de 2023 consacré aux espèces exotiques envahissantes recense plus de 37 000 espèces introduites dans le monde, dont 3 500 considérées comme envahissantes (source : UICN France).
En France métropolitaine, le moustique tigre (Aedes albopictus), le frelon asiatique (Vespa velutina) et la renouée du Japon (Reynoutria japonica) figurent parmi les espèces envahissantes les plus problématiques, avec des impacts directs sur la santé humaine, l'apiculture et les berges des cours d'eau.
La biodiversité en France : état des lieux 2026
La France est le sixième pays au monde pour le nombre d'espèces menacées, en raison de sa présence dans tous les océans et de ses territoires ultramarins. Quelques chiffres clés (source : OFB) :
- 26 % des espèces évaluées en France sont considérées comme éteintes ou menacées
- 22 % des habitats d'intérêt communautaire sont dans un état de conservation favorable — moins d'un quart
- 25 000 hectares de milieux naturels artificialisés par an en moyenne
- 190 000 espèces présentes sur le territoire français (métropole et outre-mer), soit environ 10 % de la biodiversité mondiale
La situation varie fortement selon les groupes taxonomiques. Les amphibiens et les reptiles sont les plus menacés, suivis par les mammifères marins et les poissons d'eau douce. Les oiseaux communs montrent un déclin de 25 % en métropole depuis 1989, selon le programme STOC (Suivi Temporel des Oiseaux Communs) coordonné par le Muséum national d'histoire naturelle.
Le cadre mondial de Kunming-Montréal : la réponse internationale
Adopté en décembre 2022 lors de la COP15 par près de 200 pays, le Cadre mondial pour la biodiversité de Kunming-Montréal est l'équivalent de l'Accord de Paris pour le vivant. Il fixe 4 objectifs et 23 cibles à atteindre d'ici 2030 (source : UNEP).
Les cibles les plus ambitieuses :
- Cible 3 (« 30x30 ») : protéger au moins 30 % des terres et 30 % des mers d'ici 2030. En France, environ 33 % du territoire terrestre est couvert par un statut de protection, mais seulement 4 % en protection forte
- Cible 2 : restaurer 30 % des écosystèmes dégradés d'ici 2030
- Cible 18 : supprimer au moins 500 milliards de dollars de subventions néfastes à la biodiversité par an d'ici 2030
- Cible 19 : mobiliser au moins 200 milliards de dollars par an pour la biodiversité d'ici 2030
La limite de ce cadre : il n'est pas juridiquement contraignant. Contrairement au Protocole de Kyoto ou à l'Accord de Paris, aucun mécanisme de sanction n'est prévu pour les États qui ne respectent pas leurs engagements (source : Carbone 4).
Comprendre l'effet de serre, une menace connexe
Le changement climatique et la perte de biodiversité sont deux crises interdépendantes. L'augmentation des gaz à effet de serre accélère le réchauffement, qui à son tour modifie les écosystèmes et menace les espèces. Pour comprendre le mécanisme physique en détail, consultez notre article dédié sur l'effet de serre : définition, mécanisme et conséquences.
FAQ
Quelle est la différence entre biodiversité et écologie ?
La biodiversité désigne la variété du vivant (gènes, espèces, écosystèmes). L'écologie est la science qui étudie les interactions entre les organismes vivants et leur environnement. La biodiversité est un objet d'étude ; l'écologie est la discipline qui l'étudie. Les deux termes sont complémentaires mais ne sont pas synonymes.
Combien d'espèces disparaissent chaque année ?
Selon l'IPBES (2019), le rythme actuel d'extinction est 100 à 1 000 fois supérieur au taux naturel d'extinction (dit « taux de fond »). Les estimations varient selon les méthodologies, mais plusieurs études convergent vers la disparition de dizaines d'espèces par jour, principalement des invertébrés et des organismes non encore décrits par la science.
La biodiversité peut-elle se reconstituer après une extinction massive ?
Oui, mais sur des échelles de temps géologiques. Après la cinquième extinction massive (il y a 66 millions d'années, fin du Crétacé), il a fallu environ 10 millions d'années pour que la biodiversité retrouve un niveau comparable. La crise actuelle, parfois qualifiée de « sixième extinction », se distingue par sa rapidité : elle se déroule en siècles et non en millénaires.
Que puis-je faire à mon échelle pour la biodiversité ?
Quelques actions à impact direct : limiter l'artificialisation de votre jardin (laisser un espace « sauvage »), réduire l'usage de pesticides, installer des nichoirs et des hôtels à insectes, favoriser les plantes locales, limiter la pollution lumineuse (éteindre les éclairages extérieurs la nuit), consommer des produits issus de filières durables (pêche responsable, agriculture biologique).
Quel est le lien entre biodiversité et changement climatique ?
Les deux crises se renforcent mutuellement. Le changement climatique détruit des habitats et menace des espèces. En retour, la destruction des écosystèmes réduit les capacités de stockage du carbone (déforestation, dégradation des tourbières et des mangroves), perturbant profondément le cycle du carbone. Protéger la biodiversité est donc aussi une stratégie climatique : les « solutions fondées sur la nature » peuvent contribuer à environ 30 % de l'effort d'atténuation nécessaire d'ici 2030, selon le rapport du GIEC (2022).
Pour aller plus loin
- IPBES — Évaluation mondiale de la biodiversité et des services écosystémiques (2019)
- IPBES — Rapport Business and Biodiversity (février 2026)
- UICN — Liste rouge mondiale des espèces menacées
- OFB — Chiffres clés de la biodiversité
- Ministère de la Transition écologique — Biodiversité : présentation et enjeux
- Notre-environnement.gouv.fr — Les menaces sur la biodiversité
- DG Trésor — Évaluations économiques des services rendus par la biodiversité (2021)
- UNEP — Cadre mondial de la biodiversité de Kunming-Montréal
- Carbone 4 — COP15 biodiversité : un accord historique, mais imprécis



