Dictionnaire Environnement

Comprendre pour mieux agir.

Anthropocène : sommes-nous entrés dans une nouvelle ère géologique ?

14 min de lecture

Le 6 mars 2024, un vote a clos quinze ans de débat scientifique — du moins officiellement. Par douze voix contre quatre, la Sous-commission sur la stratigraphie du Quaternaire de la Commission internationale de stratigraphie (ICS) a rejeté la proposition de faire de l'Anthropocène une époque géologique formelle. Et pourtant, le mot continue de s'imposer dans les publications scientifiques, les rapports du GIEC, les tribunes politiques et les programmes universitaires. Alors, l'Anthropocène existe-t-il ou non ? La réponse dépend de ce qu'on met derrière ce terme — et c'est précisément ce qui rend le sujet aussi passionnant que controversé.

En résumé : l'Anthropocène désigne la période actuelle de l'histoire de la Terre, durant laquelle les activités humaines sont devenues une force géologique majeure, capable de modifier durablement le climat, la biodiversité, les cycles chimiques et la surface même de la planète. Proposé en 2000 par le chimiste Paul Crutzen, le concept n'a pas été reconnu comme unité stratigraphique officielle, mais reste un cadre scientifique et culturel incontournable.

L'origine du concept : Paul Crutzen et le déclic de Mexico

Un mot né d'une frustration

L'histoire commence en février 2000, lors d'une conférence du Programme international géosphère-biosphère (IGBP) à Cuernavaca, au Mexique. Le chimiste néerlandais Paul Crutzen, Prix Nobel de chimie 1995 pour ses travaux sur la couche d'ozone, écoute un collègue parler des transformations environnementales de l'Holocène — l'époque géologique officielle dans laquelle nous vivons depuis environ 11 700 ans. Agacé, Crutzen l'interrompt : « Arrêtez de dire Holocène. Nous ne sommes plus dans l'Holocène. Nous sommes dans l'Anthropocène. »

Le mot est lâché. Construit sur le grec anthropos (homme) et kainos (nouveau, récent), il désigne une époque où l'humanité est devenue la principale force de transformation de la planète. Crutzen n'est pas le premier à utiliser le terme — le biologiste américain Eugene Stoermer l'employait déjà dans les années 1980 — mais c'est lui qui le propulse dans le débat scientifique mondial.

L'article fondateur de 2002

En 2002, Crutzen publie dans la revue Nature un court article intitulé « Geology of Mankind » qui pose les bases du concept. Son argument central : les activités humaines ont modifié la composition de l'atmosphère, l'acidité des océans, la couverture végétale, les flux de sédiments et les cycles biogéochimiques à une échelle comparable aux grandes transitions géologiques du passé. Il propose de situer le début de l'Anthropocène à la fin du XVIIIe siècle, coïncidant avec l'invention de la machine à vapeur de James Watt (1784) et le début de l'augmentation des concentrations atmosphériques de CO₂ et de méthane mesurées dans les carottes de glace.

Les marqueurs de l'Anthropocène : les preuves dans les roches

Qu'est-ce qu'un marqueur stratigraphique ?

Pour les géologues, une époque n'est pas une question d'opinion : c'est une question de roches. Chaque division de l'échelle des temps géologiques est définie par un signal physique, chimique ou biologique enregistré dans les sédiments — un marqueur stratigraphique. L'extinction des dinosaures, par exemple, est marquée par une couche d'iridium déposée par l'impact de l'astéroïde de Chicxulub il y a 66 millions d'années. Pour que l'Anthropocène devienne une époque officielle, il faut un signal aussi net, aussi global, aussi irréversible.

Les signaux candidats

Le Groupe de travail sur l'Anthropocène (AWG), créé en 2009 par la Sous-commission sur la stratigraphie du Quaternaire, a identifié une batterie de signaux géologiques sans précédent dans les couches sédimentaires récentes :

MarqueurSignalPériode d'apparition
Radionucléides artificielsPlutonium-239, césium-137 issus des essais nucléaires atmosphériquesÀ partir de 1952
Cendres volantes (fly ash)Particules de combustion fossile (charbon, pétrole)Accélération après 1950
MicroplastiquesFragments de polymères synthétiques dans les sédiments marins et lacustresÀ partir des années 1950
Nitrates et phosphatesRésidus d'engrais chimiques dans les sols et sédimentsAprès 1945
Isotopes stables du carboneModification du rapport ¹³C/¹²C liée à la combustion fossileProgressif, marqué après 1950
Changements biologiquesDéclin de certaines espèces de diatomées, modification des pollensMilieu du XXe siècle
Aluminium métalliqueAbsent dans la nature avant l'industrialisationÀ partir du XXe siècle

Le signal le plus net et le plus synchrone à l'échelle mondiale est celui des radionucléides artificiels — le plutonium-239 en particulier. On le retrouve dans les sédiments lacustres, les calottes glaciaires, les coraux et les tourbes des cinq continents, avec un pic correspondant aux premiers essais thermonucléaires de 1952-1953.

Crawford Lake : le « clou d'or » proposé

En stratigraphie, le point de référence mondial qui marque le début d'une nouvelle unité s'appelle un GSSP (Global boundary Stratotype Section and Point), surnommé « clou d'or » (golden spike). En 2023, l'AWG a proposé les sédiments du lac Crawford, en Ontario (Canada), comme site de référence pour le début de l'Anthropocène.

Pourquoi ce lac ? Parce que ses sédiments sont varvés — déposés en couches annuelles distinctes, comme les cernes d'un arbre. Chaque année laisse une strate identifiable, ce qui permet une datation au niveau de l'année près. Dans les couches des années 1950, on observe un pic brutal de plutonium, accompagné d'une augmentation des particules carbonées, d'un changement de composition des diatomées et d'une hausse des nitrates. L'ensemble de ces signaux converge vers un point de départ situé autour de 1950, correspondant à ce que les scientifiques appellent la « Grande Accélération ».

La Grande Accélération : le tournant du milieu du XXe siècle

Un basculement sans précédent

Le concept de « Grande Accélération » (Great Acceleration) a été formalisé par les chercheurs du programme IGBP dans les années 2000. Il décrit la croissance exponentielle de pratiquement tous les indicateurs d'activité humaine à partir du milieu du XXe siècle :

  • Population mondiale : de 2,5 milliards en 1950 à 8 milliards en 2023
  • Consommation d'énergie primaire : multipliée par cinq entre 1950 et 2020
  • Production de plastique : de 2 millions de tonnes en 1950 à plus de 400 millions en 2022
  • Utilisation d'engrais azotés : multipliée par neuf entre 1950 et 2020
  • Concentration de CO₂ atmosphérique : de 310 ppm en 1950 à 427 ppm en 2024 (NOAA) — un niveau qui amplifie dangereusement l'effet de serre
  • Perte de forêts tropicales : accélération marquée à partir des années 1960

Cette accélération simultanée dans des domaines aussi variés que le transport, l'urbanisation, la production industrielle, l'agriculture et les télécommunications n'a pas d'équivalent dans l'histoire géologique. Selon les travaux de Will Steffen et ses collègues publiés dans The Anthropocene Review (2015), les courbes de ces indicateurs suivent des trajectoires exponentielles qui divergent radicalement de tout ce que l'Holocène a connu.

Pourquoi 1950 et pas 1800 ?

La question du point de départ de l'Anthropocène a fait débat au sein même de l'AWG. Crutzen avait initialement proposé la fin du XVIIIe siècle (révolution industrielle). D'autres chercheurs suggéraient des dates plus anciennes : le début de l'agriculture il y a 8 000 ans (hypothèse de William Ruddiman), la colonisation des Amériques en 1492 (chute démographique et reforestation), voire l'extinction de la mégafaune il y a 50 000 ans.

L'AWG a finalement retenu le milieu du XXe siècle pour une raison stratigraphique précise : c'est la seule période qui laisse un signal global, synchrone et sans ambiguïté dans les sédiments — le plutonium des essais nucléaires. Les signaux antérieurs (déforestation, agriculture, industrialisation) sont réels, mais ils sont graduels, régionaux et difficiles à distinguer de la variabilité naturelle dans les enregistrements géologiques.

Le vote de 2024 : pourquoi le rejet ?

Le scrutin du 6 mars

Le 6 mars 2024, la Sous-commission sur la stratigraphie du Quaternaire (SQS) a voté sur la proposition de l'AWG. Le résultat a été sans appel : 12 voix contre, 4 voix pour, 3 abstentions. La proposition de créer une nouvelle époque géologique nommée « Anthropocène », commençant vers 1950 avec le lac Crawford comme GSSP, a été rejetée.

En décembre 2024, la Commission internationale de stratigraphie (ICS) et l'Union internationale des sciences géologiques (IUGS) ont confirmé ce rejet à une majorité quasi unanime, comme le rapporte un article de Nature. La décision est donc définitive sur le plan formel.

Les arguments des opposants

Plusieurs arguments ont pesé dans le vote :

  1. L'échelle temporelle : une époque géologique couvre typiquement des millions d'années (l'Holocène est déjà inhabituellement court avec ses 11 700 ans). Proposer une « époque » de 74 ans paraissait disproportionné à certains membres
  2. La singularité du marqueur : les époques géologiques classiques sont caractérisées par une série complexe de signaux stratigraphiques, pas par un seul type de marqueur (les radionucléides)
  3. Le niveau hiérarchique : certains ont suggéré qu'un « événement » ou un « étage » serait plus approprié qu'une « époque »
  4. La dimension politique : des membres ont exprimé la crainte que la formalisation géologique d'un concept aussi chargé politiquement brouille la frontière entre science et militantisme

La controverse post-vote

Le vote n'a pas fait l'unanimité. Le président et un vice-président de la SQS ont contesté la légitimité de la procédure, arguant que certains membres votants n'avaient pas l'expertise stratigraphique requise. Des membres de l'AWG ont publié des réponses dans des revues scientifiques, défendant la robustesse de leurs données. Comme l'analyse Planet-Terre (ENS Lyon), le débat a révélé une collision entre la rigueur de la nomenclature stratigraphique et l'urgence de nommer ce que l'humanité fait à la Terre.

Au-delà de la stratigraphie : un concept qui dépasse la géologie

Un « objet frontière » entre disciplines

Le rejet stratigraphique n'invalide en rien la réalité des transformations décrites par le concept d'Anthropocène. Comme le souligne l'Université de Rennes, l'Anthropocène est devenu un « objet frontière » — un concept qui circule entre les disciplines et fédère des communautés scientifiques très différentes.

En sciences du système Terre, l'Anthropocène décrit un changement d'état planétaire. En histoire et en sociologie, il interroge les rapports de pouvoir et les inégalités (tous les humains ne sont pas également responsables des transformations). En philosophie, il pose la question de notre responsabilité envers les générations futures et les autres espèces. En droit, il nourrit les réflexions sur l'écocide et les droits de la nature.

Le concept a généré une production académique considérable : selon Géoconfluences (ENS Lyon), les publications scientifiques mentionnant l'Anthropocène se comptent en milliers chaque année, dans des disciplines allant de la géochimie à la littérature comparée.

Les critiques du concept

L'Anthropocène n'est pas exempt de critiques, y compris au sein de la communauté scientifique et intellectuelle qui le mobilise :

  • Capitalocène : le géographe Jason Moore propose de remplacer « Anthropocène » par « Capitalocène », arguant que ce n'est pas l'humanité dans son ensemble mais un système économique spécifique — le capitalisme — qui est responsable de la crise environnementale
  • Plantationocène : Donna Haraway et Anna Tsing soulignent le rôle des monocultures industrielles et de l'agriculture coloniale dans la destruction des écosystèmes
  • Inégalité de la responsabilité : les 10 % les plus riches de la population mondiale sont responsables de plus de 50 % des émissions cumulées de CO₂, selon Oxfam (2023). Le préfixe anthropos (homme en général) masque cette asymétrie
  • Risque de fatalisme : nommer une « ère géologique » peut donner l'impression que les transformations sont irréversibles et naturelles, alors qu'elles résultent de choix politiques et économiques

L'Anthropocène en chiffres : l'empreinte humaine sur la Terre

Pour mesurer l'ampleur des transformations qui justifient le concept d'Anthropocène, quelques ordres de grandeur :

IndicateurValeurSource
Masse des structures humaines (bâtiments, routes, barrages)Environ 1 100 milliards de tonnesElhacham et al., Nature, 2020
Masse totale de la biomasse vivanteEnviron 1 100 milliards de tonnesBar-On et al., PNAS, 2018
Part de la surface terrestre transformée par l'hommeEnviron 75 % des terres émergéesIPBES, 2019
Taux d'extinction actuel par rapport au taux naturel100 à 1 000 fois plus élevé (voir biodiversité)IPBES, 2019
Concentration de CO₂ atmosphérique (2024)427 ppm (plus haut depuis 3 millions d'années)NOAA, 2024
Production cumulée de plastique (1950-2023)Environ 10 milliards de tonnesGeyer et al., Science Advances, actualisé
Azote réactif injecté par l'homme dans la biosphèrePlus de 150 millions de tonnes/anSteffen et al., 2015

Le chiffre le plus frappant est peut-être celui de la masse anthropogénique : en 2020, la masse totale des objets fabriqués par l'homme — béton, asphalte, métaux, plastiques — a dépassé pour la première fois la masse totale de la biomasse vivante sur Terre. Comme l'ont montré les chercheurs du Weizmann Institute dans Nature, nous vivons sur une planète où le béton pèse désormais plus lourd que les arbres.

L'Anthropocène après le vote : quel avenir pour le concept ?

Un concept « mort » mais « bien vivant »

Le titre d'un article de la revue Science résume bien la situation : « The Anthropocene is dead. Long live the Anthropocene. » Le rejet stratigraphique n'a pas affaibli le concept — il l'a, paradoxalement, renforcé dans le débat public. L'Anthropocène continue d'être utilisé comme cadre de référence dans les rapports du GIEC, les publications de l'IPBES, les programmes de recherche européens (Horizon Europe) et les cursus universitaires.

Plusieurs pistes restent ouvertes sur le plan géologique :

  • Un « événement » Anthropocène : plutôt qu'une époque, le terme pourrait désigner un événement géologique, comme l'événement anoxique océanique du Crétacé
  • Une subdivision informelle : l'Anthropocène pourrait être reconnu comme une unité stratigraphique informelle, utilisée dans les publications sans figurer dans l'échelle officielle
  • Une nouvelle proposition : certains membres de l'AWG n'excluent pas de soumettre une proposition révisée, peut-être à un niveau hiérarchique différent

Ce que l'Anthropocène nous dit de nous-mêmes

Au fond, la question « Sommes-nous entrés dans l'Anthropocène ? » n'attend pas une réponse des géologues. Les données sont là : l'humanité a modifié la composition de l'atmosphère, acidifié les océans, fragmenté les écosystèmes, disséminé des polluants artificiels jusque dans les fosses abyssales et les glaces polaires. Ces transformations recoupent directement les 9 limites planétaires dont sept sont déjà franchies. Que cette réalité porte le nom officiel d'Anthropocène ou non ne change rien à son ampleur.

Ce que le concept apporte, c'est un cadre narratif puissant : il dit que nous ne sommes pas seulement dans la nature, mais que nous sommes une force géologique. Et qu'à ce titre, nous avons une responsabilité — non pas abstraite, mais mesurable, traçable dans les sédiments, les carottes de glace et les archives fossiles. L'Anthropocène, officiel ou pas, est le miroir géologique de notre époque.

Sources


À lire aussi