Agroécologie : définition, principes et application en France

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En France, 26 % de la surface agricole utile est cultivée selon des principes agroécologiques — une progression spectaculaire depuis le lancement du projet agro-écologique pour la France en 2012 (ministère de l'Agriculture, bilan 2023). Mais derrière ce chiffre encourageant, que recouvre exactement l'agroécologie ? Un mode de production ? Une discipline scientifique ? Un mouvement social ? La réponse est : les trois à la fois.

En résumé : l'agroécologie est une approche de l'agriculture qui s'appuie sur les processus écologiques naturels (cycles des nutriments, biodiversité fonctionnelle, interactions biologiques) pour produire de la nourriture de manière durable, en réduisant la dépendance aux intrants chimiques. La FAO a formalisé 13 principes en 2018. L'agroécologie se distingue de l'agriculture biologique (un cahier des charges) et de la permaculture (un système de design).

Définition : qu'est-ce que l'agroécologie ?

Le terme « agroécologie » apparaît pour la première fois en 1928 sous la plume de l'agronome russe Basil Bensin, qui l'utilise pour décrire l'application de méthodes écologiques à l'étude des plantes cultivées. Mais c'est dans les années 1980, avec les travaux de l'entomologiste américano-chilien Miguel Altieri (Agroecology: The Science of Sustainable Agriculture, 1987), que le concept prend sa dimension moderne.

L'agroécologie se définit aujourd'hui selon trois dimensions complémentaires, formalisées par les chercheurs Wezel et al. dans un article de référence publié dans Agronomy for Sustainable Development (2009) :

  1. Une discipline scientifique : l'étude des interactions écologiques au sein des systèmes agricoles — sols, cultures, auxiliaires, ravageurs, micro-organismes, climat.

  2. Un ensemble de pratiques : des techniques agricoles qui mobilisent les processus naturels (rotation des cultures, couverture des sols, associations végétales, biocontrôle) pour remplacer ou réduire les intrants chimiques.

  3. Un mouvement social : une vision de l'agriculture qui intègre la souveraineté alimentaire, les circuits courts, l'équité sociale et l'autonomie des paysans. Cette dimension, portée notamment par le mouvement Via Campesina, est particulièrement forte en Amérique latine.

Les 13 principes de la FAO

En 2018, l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) a publié un cadre de référence mondial structuré autour de 13 principes agroécologiques, regroupés en quatre domaines. Ce cadre a été adopté lors du 2e Symposium international sur l'agroécologie (Rome, avril 2018) :

Améliorer l'efficience des ressources

1. Recyclage — Boucler les cycles de nutriments et de biomasse au sein de l'exploitation. Le compostage des résidus de culture, l'intégration culture-élevage (les déjections animales fertilisent les sols) et l'utilisation de légumineuses fixatrices d'azote réduisent la dépendance aux engrais de synthèse.

2. Réduction des intrants — Diminuer l'utilisation d'intrants externes (engrais chimiques, pesticides, semences hybrides) en les remplaçant par des ressources biologiques locales. En France, le plan Écophyto vise à réduire de 50 % l'usage des produits phytosanitaires.

Renforcer la résilience

3. Santé des sols — Le sol vivant est le fondement de l'agroécologie. Les pratiques de non-labour, de couverture permanente et d'apport de matière organique favorisent la vie microbienne, la structure du sol et la rétention d'eau. Un gramme de sol sain contient jusqu'à un milliard de bactéries (Torsvik & Øvreås, Current Opinion in Microbiology, 2002).

4. Santé animale — Privilégier les races locales adaptées, le pâturage extensif, la phytothérapie et les conditions de bien-être animal pour réduire l'usage d'antibiotiques.

5. Biodiversité — Maximiser la diversité à toutes les échelles : variétés cultivées, espèces associées, haies, mares, bandes fleuries. La biodiversité fonctionnelle — coccinelles, syrphes, carabes, chauves-souris — assure naturellement le contrôle des ravageurs.

Sécuriser le système social

6. Synergie — Créer des interactions bénéfiques entre les composantes du système. Exemple : les arbres d'un système agroforestier fournissent ombre, brise-vent, habitat pour les auxiliaires et matière organique.

7. Diversification économique — Réduire les risques en diversifiant les productions, les activités (transformation, accueil à la ferme) et les circuits de vente.

8. Co-création de savoirs — Combiner savoirs scientifiques et savoirs paysans. Les réseaux d'agriculteurs (CIVAM, réseau des fermes DEPHY) facilitent l'échange d'expériences.

9. Valeurs sociales et alimentaires — Promouvoir une alimentation saine, les circuits courts et la reconnaissance du métier d'agriculteur.

Transformer les systèmes alimentaires

10. Connectivité — Assurer les flux biologiques (corridors écologiques, pollinisateurs) entre les espaces agricoles et les espaces naturels.

11. Gouvernance foncière et des ressources — Garantir l'accès à la terre et à l'eau pour les producteurs, en particulier les jeunes et les femmes.

12. Participation — Impliquer les agriculteurs dans les décisions politiques qui les concernent — des plans locaux d'urbanisme à la PAC européenne.

13. Économie circulaire — Reconnecter producteurs et consommateurs, réduire le gaspillage alimentaire, valoriser les coproduits.

Agroécologie, bio, permaculture : quelles différences ?

La confusion est fréquente. Voici les distinctions essentielles :

CritèreAgroécologieAgriculture biologiquePermaculture
NatureApproche scientifique + pratiques + mouvementCahier des charges réglementaire (label AB / UE)Système de design global (habitat, alimentation, énergie)
PérimètreLe système agricole et alimentaireLa parcelle et le produitL'écosystème humain (ferme + habitat + communauté)
Intrants chimiquesRéduction maximale (pas d'interdiction formelle)Interdits (synthèse) — certains intrants naturels autorisésNon utilisés (principe éthique)
CertificationPas de label officielLabel AB (France), label bio UEPas de label (formation + design)
OGMRejetés dans le mouvement social, pas de position scientifique unanimeInterditsRejetés
RéférencesAltieri, FAO, HLPERèglement (UE) 2018/848Mollison & Holmgren (1978)

L'agroécologie englobe un spectre plus large que le bio : une ferme peut pratiquer l'agroécologie sans être certifiée bio (parce qu'elle utilise ponctuellement un herbicide en situation de crise, par exemple), tandis qu'une ferme bio intensive en monoculture ne sera pas nécessairement agroécologique.

La permaculture est un système de design holistique qui dépasse le cadre agricole : elle intègre l'habitat, la gestion de l'eau, l'énergie et les relations sociales. En pratique, les techniques agroécologiques et permacoles se recoupent largement (associations de cultures, couverture des sols, compostage).

L'agroécologie en France : politiques publiques et résultats

Le projet agro-écologique pour la France (2012)

Lancé en décembre 2012 par le ministre de l'Agriculture Stéphane Le Foll, le projet agro-écologique pour la France est une initiative pionnière en Europe. Il s'appuie sur :

  • Les GIEE (Groupements d'intérêt économique et environnemental) : des collectifs d'agriculteurs engagés dans la transition, reconnus par l'État. En 2024, plus de 500 GIEE regroupaient environ 10 000 exploitations (ministère de l'Agriculture, 2024).
  • Le plan Écophyto : réduction des pesticides (objectif -50 %, révisé plusieurs fois).
  • Le réseau DEPHY : 3 000 exploitations pilotes testant des systèmes économes en phytosanitaires. En moyenne, les fermes DEPHY utilisent 30 % de pesticides en moins que la moyenne nationale, sans perte de rentabilité (INRAE, synthèse 2023).

Les résultats mesurables

Les données INRAE et du ministère de l'Agriculture montrent des résultats contrastés :

  • Surface en agriculture biologique : 13,8 % de la SAU en 2024 (Agence Bio), en progression constante mais loin de l'objectif de 18 % fixé par la loi Egalim pour 2022.
  • Usage des pesticides (indicateur NODU) : quasi-stable sur la période 2009-2023 (-1 % seulement), malgré les plans successifs. Le recours aux fongicides a diminué, mais les herbicides résistent.
  • Diversification des assolements : en progression dans les grandes cultures (retour du tournesol, des légumineuses, des cultures intermédiaires).
  • Couverture des sols en hiver : 62 % des parcelles de grandes cultures en 2023, contre 45 % en 2012 (Agreste, 2024).

Exemples concrets

La ferme de la Durette (Avignon) — Ce verger expérimental de 5 hectares, géré par le GRAB (Groupe de recherche en agriculture biologique), teste depuis 2013 un système « zéro pesticide » en arboriculture. Résultat : des rendements inférieurs de 20 à 30 % à un verger conventionnel, mais un coût de production réduit de 40 % grâce à la suppression des intrants (GRAB, bilan 2022).

Le réseau Maraîchage Sol Vivant (MSV) — Ce réseau informel de maraîchers pratique le non-labour et la couverture permanente du sol avec des matières organiques (BRF, compost, paille). Les rendements sont comparables au conventionnel, avec des sols dont la teneur en matière organique augmente de 0,1 à 0,2 % par an — un rythme considéré comme exceptionnel (Barthès et al., Soil and Tillage Research, 2019).

Les fermes laitières du Grand Ouest — Dans le réseau CIVAM de Bretagne, des éleveurs bovins ont augmenté la part de pâturage dans l'alimentation de leurs troupeaux (herbe : 70-80 % de la ration). Résultat : un revenu comparable aux systèmes intensifs, un coût alimentaire réduit de moitié et une empreinte carbone allégée de 20 à 30 % (CIVAM, synthèse 2023).

Les limites et les défis

La transition est coûteuse

Passer d'un système intensif à un système agroécologique prend 3 à 7 ans. Pendant cette période, les rendements peuvent baisser de 10 à 30 % avant de se stabiliser (INRAE, 2022). Sans accompagnement financier (aides PAC, MAEC), de nombreux agriculteurs ne peuvent pas assumer cette perte transitoire.

Le verrouillage technologique

L'agriculture française reste structurée autour du modèle intensif : formation initiale orientée vers les intrants, conseil technique fourni par les vendeurs de phytosanitaires (47 % du conseil — Cour des comptes, 2023), chaînes d'approvisionnement calibrées pour des volumes homogènes.

L'enjeu du rendement à l'hectare

L'agroécologie produit-elle assez pour nourrir le monde ? La question fait débat. Une méta-analyse publiée dans Nature Plants (Ponisio et al., 2015) montre que les rendements en agriculture biologique sont en moyenne 19 % inférieurs au conventionnel — mais cet écart se réduit à 8 % pour les systèmes diversifiés (polyculture, rotation longue). Par ailleurs, 30 % de la production alimentaire mondiale est perdue ou gaspillée (FAO, 2023) : réduire ce gaspillage compenserait largement l'écart de rendement.

FAQ

L'agroécologie peut-elle nourrir 10 milliards de personnes ?

Selon le rapport du HLPE (High Level Panel of Experts on Food Security, 2019), l'agroécologie peut contribuer de manière significative à la sécurité alimentaire mondiale, à condition d'être combinée avec une réduction du gaspillage alimentaire (30 % de la production mondiale), une évolution des régimes alimentaires (moins de protéines animales) et une meilleure répartition des ressources. Aucun scénario crédible ne repose sur un modèle unique.

Existe-t-il un label « agroécologie » ?

Non. Il n'existe pas de label officiel agroécologie en France ou en Europe. La mention « Haute Valeur Environnementale » (HVE, niveau 3) est la certification publique la plus proche, mais elle est critiquée pour ses critères jugés insuffisants par certaines ONG (FNE, rapport 2023). Les GIEE offrent une reconnaissance collective mais pas un label produit.

Quelle est la différence entre agroécologie et agroforesterie ?

L'agroforesterie est une pratique agroécologique — mais ce n'est qu'une composante de l'agroécologie. Elle consiste à associer arbres et cultures ou élevage sur une même parcelle. L'agroécologie, elle, englobe l'ensemble des pratiques qui s'appuient sur les fonctionnalités écologiques : rotation, couverture des sols, biodiversité fonctionnelle, gestion de l'eau, etc.

Combien de fermes pratiquent l'agroécologie en France ?

Le ministère de l'Agriculture estime que 26 % de la surface agricole utile intègre au moins une pratique agroécologique significative (bilan 2023). Plus de 500 GIEE regroupent environ 10 000 exploitations. Mais il est difficile de mesurer précisément le nombre de fermes « agroécologiques » en l'absence de définition réglementaire — un agriculteur peut pratiquer la couverture des sols et le non-labour tout en utilisant des herbicides.

Pour aller plus loin

  • FAO, Les 13 principes de l'agroécologie, 2018 — fao.org/agroecology
  • HLPE, Agroecological and Other Innovative Approaches for Sustainable Agriculture and Food Systems, rapport n° 14, 2019
  • Altieri M., Agroecology: The Science of Sustainable Agriculture, Westview Press, 1987 (réédité 2018)
  • Wezel A. et al., « Agroecology as a science, a movement and a practice », Agronomy for Sustainable Development, 2009
  • INRAE, Synthèse du réseau DEPHY 2012-2023, 2023
  • Ponisio L. et al., « Diversification practices reduce organic to conventional yield gap », Nature Plants, 2015
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